Ma Chair Patrie – nouvelle

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AnnĂ©e 2015. La guerre en Syrie fait rage. La situation au Moyen-Orient et la progression du groupe extrĂ©miste Daech inquiĂšte l’Occident par son importance grandissante. Depuis le 7 janvier 2015 et les attentats de Charlie Hebdo, la menace du terrorisme devient une rĂ©alitĂ©. Les grandes puissances se sentent remuĂ©es, et une vague immense de solidaritĂ© dĂ©ferle sur le monde. La France n’est pas seule. « Nous n’avons pas peur Â». « Vous avez perdu Â». « Je suis en vie et je n’ai pas peur Â». Que ce soit sur les rĂ©seaux sociaux ou dans la rue, les gens clament leur courage et leur volontĂ© de vivre toujours aussi intensĂ©ment qu’avant. Pourtant, dans les discours de certains, un lĂ©ger durcissement se fait sentir. Qu’on veuille bien l’avouer ou non, la France est touchĂ©e. Et elle ne peut s’empĂȘcher d’avoir peur. « Finalement, ça n’arrive pas qu’aux autres. Â»

AnnĂ©e 2015. La guerre en Syrie fait rage. Les mĂ©dias relaient tous les jours des images de plus en plus violentes de blessĂ©s des bombardements dans les rues dĂ©truites d’Alep. On entend parler partout de l’Etat Islamique, de Daech. Quel que soit le qualificatif, en Europe certains se sentent menacĂ©s. Comme si la radicalisation de certains groupes musulmans faisait dĂ©sormais peser une Ă©pĂ©e de DamoclĂšs sur l’Occident. Dans les reportages Ă  la tĂ©lĂ©vision ou les journaux, Alep en ruines semble irĂ©elle. Les bĂątiments dĂ©truits, les gravats, et des hommes, femmes et enfants blessĂ©s, couverts de poussiĂšre.

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Syrie: la France bombarde des enfants

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Je m’appelle Aob, et je suis nĂ© le 4 octobre 1992 Ă  Conakry en GuinĂ©e. Je suis originaire de la GuinĂ©e Konakry, et plus prĂ©cisĂ©ment de la moyenne GuinĂ©e Ă  « Mamou Â». Je suis le fils de El H.M.B. et de O. B., ainsi que le pĂšre d’une fille. Je sollicite l’asile parce-que ma vie est en danger par rapport Ă  mes convictions religieuses.

Mon pĂšre est le premier Imam de la grande MosquĂ©e de la commune de Ratoma et il voulait que son fils aĂźnĂ©, c’est-Ă -dire moi-mĂȘme ait la mĂȘme destinĂ©e en devenant Ă  son tour Imam. Quant Ă  moi j’ai envisagĂ© un autre avenir que celui d’Imam.

Mon pĂšre a commencĂ© Ă  m’apprendre le Coran en arabe dĂšs l’ñge de 4 ans, je suis allĂ© Ă  l’école franco-arabe grĂące Ă  l’intervention de mon oncle maternel qui m’y a inscrit Ă  l’ñge de 9 ans. J’y ai rencontrĂ© des Ă©lĂšves qui sont devenus des amis, et j’ai alors dĂ©couvert que leurs pĂšres Ă©taient aussi musulmans, mais moins intĂ©gristes. Quand je me rendais chez eux pour rĂ©viser les leçons et jouer, je me suis rendu compte que la relation de mes amis avec leurs pĂšres respectifs Ă©tait diffĂ©rente de celle que j’entretenais avec le mien : Mon pĂšre ne sort pas de la maison, si ce n’est pour aller Ă  la MosquĂ©e ou pour enseigner le Coran aux enfants du quartier. Pourtant nos mĂšres se lĂšvent tous les jours Ă  5 heures du matin pour se rendre au marchĂ© pour vendre quelques produits, gagner un peu d’argent et acheter la nourriture du repas qu’elles prĂ©parent ensuite pour toute la famille.

Quand j’ai eu l’ñge de 12 ans, mon pĂšre a commencĂ© Ă  m’instruire le Coran dans notre langue vernaculaire, le Pular, d’une façon radicale. Par exemple : il n’y a pas d’autre religion que l’islam, tous les non-musulmans iront en enfer, je n’ai pas le droit de partager avec un non musulman, il est prĂ©fĂ©rable de donner Ă  manger Ă  un chien que de rendre service Ă  un non musulman etc…

A l’ñge de 16 ans, j’avais dĂ©jĂ  commencĂ© Ă  boire et Ă  fumer en cachette, c’est Ă©galement la pĂ©riode oĂč je suis tombĂ© amoureux de la mĂšre de ma fille. On se voyait tous les jours mais le gros problĂšme est qu’elle aussi avait un pĂšre intĂ©griste comme le mien. Etant voisins, nos deux pĂšres se frĂ©quentaient Ă  la mosquĂ©e et Ă©taient amis. C’est alors qu’ont commencĂ© les mĂ©sententes entre mon pĂšre et moi. Parce que j’étais trop dĂ©linquant selon lui, il a commencĂ© Ă  me frapper. Mais c’est Ă  l’ñge de 18 ans que j’ai commencĂ© Ă  vraiment souffrir. Ma mĂšre est dĂ©cĂ©dĂ©e en 2009, j’avais 17 ans. Ma marĂątre, l’autre Ă©pouse de mon pĂšre, ne m’a jamais aimĂ©.

La mĂȘme annĂ©e, ma copine est tombĂ©e enceinte.

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http://www.rfi.fr/afrique/20140630-maroc-espagne-ceuta-melilla-une-immigration-clandestine-toujours-plus-perilleuse

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En Europe, on Peu Ă  peu, de nouvelles problĂ©matiques ont secouĂ© le monde. Des familles, des centaines de rĂ©fugiĂ©s ont pris la route, cherchant dĂ©sespĂ©rĂ©ment un refuge oĂč reconstruire leurs vies dĂ©truites par les combats. Dans les hautes sphĂšres, on s’inquiĂšte. Que faire de tous ces gens qui viennent vers nous ? On ne peut dĂ©cemment pas les ignorer. Alors on montre du doigt l’atrocitĂ© des combats, on promet des solutions. On fait des rĂ©unions au sommet. Mais les initiatives des gouvernements sont avortĂ©es les unes aprĂšs les autres, pour des raisons diplomatiques. Le soutien de Vladimir Poutine Ă  Bachar-al-Assad avait en effet bouleversĂ© les intĂ©rĂȘts de chacun : qui pouvait ĂȘtre assez inconscient pour entrer en conflit avec la Russie ? Les uns entrent donc dans un Ă©tat d’immobilisme latent. Les autres condamnent plus ou moins fermement l’utilisation d’armes chimiques sur la population syrienne, dont les victimes ne se comptent plus. Cela n’empĂȘche pas les morts d’ĂȘtre de plus en plus nombreux, et les consĂ©quences de s’aggraver.

En Occident, les attentats de Charlie Hebdo, de Bruxelles, de Paris et consorts ont dĂ©finitivement marquĂ© les esprits. Et les avis divergent sur la question. Les uns voient le chef de l’État russe comme le seul homme de pouvoir assez courageux pour affronter Daesh, d’autres dĂ©plorent le manque d’initiatives pour arrĂȘter les conflits qui dĂ©chirent le Moyen-Orient. D’autres encore soutiennent un discours mĂątinĂ© de xĂ©nophobie face Ă  la vague d’immigration de plus en plus grande. Peu Ă  peu, les DĂ©placĂ©s atteignent l’Europe. Et les chefs d’Etats s’interrogent sur la conduite Ă  suivre face Ă  cette « invasion Â» de victimes de la Guerre. Doit-on les accueillir ? Doit-on les renvoyer chez eux ? Doit-on faire la sourde oreille, ou encore rejeter la responsabilitĂ© de l’accueil sur son voisin ?

Toujours est-il que leur rĂ©ponse est encore une fois lente, et trop peu adaptĂ©e au nombre croissant de rĂ©fugiĂ©s forcĂ©s Ă  devenir des apatrides en attendant les prises de dĂ©cision des membres de l’Union EuropĂ©enne. Du cĂŽtĂ© des populations, quelques Ă©vĂ©nements attisent les opinions racistes de certains. Les viols commis en Allemagne, la colĂšre des habitants du bidonville de Calais dĂ©chaĂźnent la fureur d’une communautĂ© d’extrĂȘme droite qui n’a plus peur de clamer sa haine : « Que font ces profiteurs chez nous ? Â» « Pourquoi leur donne-t-on autant d’avantages, alors que les français se battent pour survivre ? Â» « Qui leur a demandĂ© de venir ici, alors que d’autres pays peuvent les accueillir ? Â» « Vous verrez que bientĂŽt la France deviendra musulmane. Â» « Je ne veux pas les voir chez moi. Â»â€Š Parmi tout cela, deux images sont relayĂ©es par les mĂ©dias, et vite oubliĂ©es : d’abord celle d’un enfant d’environ trois ans, dont la famille avait tentĂ© de fuir par la mer et qui s’était noyĂ©. Son corps baladĂ© par le ressac gisait sur une plage, face contre terre. Ensuite, la photo d’un syrien, Ă  Calais. Avec d’autres compagnons d’infortune, il avait voulu protester contre le manque de moyens de faire valoir leurs droits et de se faire entendre. Le clichĂ© pris par un journaliste le montrait les yeux bandĂ©s, et les lĂšvres cousues. L’une et l’autre provoquĂšrent un sursaut d’émotion, pour ensuite ĂȘtre dĂ©tournĂ©es et oubliĂ©es. « Le pĂšre du petit a Ă©migrĂ© pour pouvoir profiter de soins dentaires, il n’était pas vraiment dans le besoin ! Â» « Ils ne savent plus quoi faire pour nous convaincre de les laisser profiter des aides sociales, ces rats. Â».

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http://www.lesoir.be/979535/article/actualite/monde/2015-09-03/aylan-mort-sur-une-plage-turque-l-histoire-l-enfant-derriere-photo

Migrants Ă  Calais

http://www.humanite.fr/calais-et-maintenant-allez-vous-nous-entendre-600899

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Ma premiĂšre torture a commencĂ© lĂ . En se rĂ©fĂ©rant Ă  l’Islam, deux personnes non mariĂ©es qui font l’amour doivent ĂȘtre punies de 100 coups de fouet en nerf de bƓuf. Nous avons Ă©tĂ© exposĂ©s Ă  la foule des fidĂšles de la priĂšre du vendredi dans la cour de la mosquĂ©e, il y avait plus d’une centaine de personnes. Ils ont commencĂ© par me fouetter, et m’ont blessĂ© Ă  sang dans le dos, le bas du dos et les fesses. Ma copine, bien qu’enceinte d’un mois et demi a subi la mĂȘme chose que moi. Et ils m’ont contraint Ă  rester regarder cette scĂšne d’horreur. Je m’y suis opposĂ© de toutes mes forces et j’ai foncĂ© sur mon pĂšre, je l’ai bousculĂ© et il est tombĂ© au sol. Ils m’ont repris, m’ont attachĂ© les mains dans le dos et ont continuĂ© de la frapper devant mes yeux. Depuis ce jour, j’ai perdu la foi en l’Islam. Je suis restĂ© deux jours attachĂ© sans manger ni boire, avec des plaies sur le corps.
Quelques jours aprĂšs, ils ont envoyĂ© ma copine Ă  1000 km de la capitale. Heureusement, la grossesse n’a pas Ă©tĂ© compromise par les coups subis. Un an plus tard, j’ai appris qu’elle avait accouchĂ© d’une fille, et qu’elle avait Ă©tĂ© victime d’un mariage forcĂ©.

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Pendant que les mĂ©dias qualifiaient dĂ©jĂ  la vague d’immigration de « crise sans prĂ©cĂ©dent Â», l’on dĂ©couvrait le mĂ©tissage dĂ©jĂ  installĂ© depuis trĂšs longtemps en France. Les uns parlaient d’enrichissement de la culture française, et les autres de patrimoine en danger. Certains s’affolaient en pointant du doigt une abracadabrantesque « invasion Ă©trangĂšre Â» digne des plus grands scĂ©narii de films de propagande xĂ©nophobe. D’aucuns s’acharnaient Ă  dĂ©fendre les RĂ©fugiĂ©s en termes humanistes sur les rĂ©seaux sociaux, tentant de hurler plus fort leur empathie incorruptible : « leur pays est en guerre, c’est la survie qui les anime. Ne sommes-nous pas le Pays des Droits de l’Homme ? Ne serait-ce que pour ĂȘtre en accord avec les valeurs qui ont fondĂ© notre sociĂ©tĂ©, nous nous devons de tenter quelque chose pour eux. Il y a soixante-dix ans, nous aussi avons connu l’exode ! Â». Un rĂ©seau d’entraide visant Ă  accueillir et aider le maximum de personnes migrantes se mit en place, puis fut oubliĂ©. Personne, ou presque, n’osait regarder en face l’image de cette France raciste, cette nation de la dĂ©lation qui sĂ©vissait pendant la Seconde Guerre Mondiale, encore prĂ©gnante en 2016.

Aucun mur du monde n’a jamais arrĂȘtĂ© un migrant. De la mĂȘme façon, cette foire d’empoigne hurlant dans le vide n’arrĂȘta pas l’exode des rĂ©fugiĂ©s, fuyant la mort et la destruction dans ce qui fut Chez eux. Les mĂ©dias, peu Ă  peu, donnaient moins d’informations. La question revenait pĂ©riodiquement sous forme de reportages sur le terrain. Les gens s’insurgeaient de moins en moins contre l’accueil de populations Ă  la mine patibulaire ou pour dĂ©noncer les conditions dans lesquelles ces familles Ă©taient contraintes de vivre. Les journaux, avec l’approche des Ă©lections prĂ©sidentielles, consacraient de moins en moins leur une au problĂšme. Les politiques, eux, continuaient de se rĂ©unir de temps en temps, en France et Ă  l’échelle de l’Union EuropĂ©enne, pour « tenter de trouver une solution Â». Mais c’était encore cet attentisme mortel qui primait, cette lenteur qui coĂ»ta tant de vies au siĂšge de Sarajevo, entre autres exemples. Et la situation Ă  Alep, en Irak ou en Lybie ne cessait de s’aggraver pareillement.

SYRIA-CONFLICT

http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/guerre-en-syrie/20160504.OBS9875/guerre-en-syrie-alep-une-ville-cruciale-pour-le-regime-de-bachar.html

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Un jour, aprĂšs avoir bu une dizaine de biĂšres et avalĂ© autant de comprimĂ©s de Valium, je suis allĂ© trouver mon pĂšre et je lui ai dit, en l’appelant par son prĂ©nom : « Ă  partir d’aujourd’hui je suis ChrĂ©tien, et je crois de toutes mes forces en JĂ©sus Christ Â». Mon pĂšre a alors appelĂ© ses jeunes frĂšres pour qu’ils m’attrapent et m’emmĂšnent Ă  l’hĂŽpital de la capitale. Je me suis rĂ©veillĂ© deux jours plus tard, et j’ai demandĂ© aux mĂ©decins oĂč j’étais, et ce qui m’arrivait. Ils m’ont rĂ©pondu que j’avais failli mourir d’une overdose. Ils ont alors appelĂ© mon pĂšre, et quand je l’ai vu, je me suis rappelĂ© de ce qui s’était passĂ©, de ce que je lui avais dit. J’ai rĂ©pĂ©tĂ© la mĂȘme phrase, disant ma croyance en JĂ©sus Christ. C’est alors que mon pĂšre a demandĂ© aux mĂ©decins de me transfĂ©rer dans le service psychiatrique, oĂč je n’avais pas ma place. MalgrĂ© cela, on m’a donnĂ© un traitement Ă  base de neuroleptiques. Mais cela n’a pas changĂ© mes convictions, et je continuais Ă  croire en JĂ©sus Christ.

Je suis restĂ© dans ce service durant un mois. Et puis un jour, j’ai profitĂ© d’une sortie dans la cour pour m’enfuir et rentrer Ă  la maison. Quand mon pĂšre m’a vu, il m’a demandĂ© : « pourquoi es-tu revenu ? Â». Je lui ai rĂ©pondu : « pourquoi aurais-je du rester ? Je ne suis pas fou Â». Il m’a dit d’aller prendre ma douche avant qu’on parte ensemble pour la mosquĂ©e. C’est alors que je lui ai redit ma foi en JĂ©sus Christ. De colĂšre, il a dĂ©chirĂ© mon extrait d’acte de naissance et m’a ordonnĂ© de quitter sa maison. Je suis allĂ© me rĂ©fugier chez ma grand-mĂšre maternelle, oĂč ma mĂšre nous a rejoints plus tard. Elle m’a expliquĂ© que mon pĂšre l’avait chassĂ©e elle aussi du domicile, lui reprochant : « telle mĂšre, tel fils Â».

Deux mois plus tard, ma mĂšre a fait une crise cardiaque et est dĂ©cĂ©dĂ©e Ă  l’hĂŽpital cinq jours aprĂšs. AprĂšs le dĂ©cĂšs de ma mĂšre, j’ai changĂ© de commune afin de m’éloigner de ma famille. LĂ , un ami m’a hĂ©bergĂ© pendant un mois, m’a trouvĂ© du travail en tant qu’agent de sĂ©curitĂ©, ce qui m’a permis de louer mon propre studio. ParallĂšlement Ă  ce travail, j’ai menĂ© Ă  bien ma formation jusqu’à l’obtention du diplĂŽme en 2011 (CAP maritime option navigation et pĂȘche).

Mais j’ignorais qu’alors je louais le studio Ă  un musulman. Lorsque le mois du Ramadan est arrivĂ©, le propriĂ©taire se rĂ©unissait avec les autres locataires chaque soir pour couper le jeĂ»ne. Remarquant que je restais Ă  ce moment-lĂ  dans ma chambre, il me proposa un soir de me joindre Ă  eux. Je lui ai alors rĂ©pondu que je n’étais pas musulman. Il s’est exclamĂ© : « comment est-ce possible qu’un B. ne soit pas musulman ? Â». Je lui ai rĂ©pondu : « c’est vrai, je suis nĂ© musulman. Cependant, ma vie privĂ©e ne regarde que moi Â».
Quelques jours plus tard, le propriĂ©taire me convoqua et me dit qu’il ne pouvait pas loger un non musulman. Il me laissa jusqu’Ă  la fin du mois pour trouver une autre solution d’hĂ©bergement. J’ai alors pensĂ© « l’histoire n’en finira donc jamais Â».

Un soir, en rentrant du travail Ă  minuit, j’ai Ă©tĂ© agressĂ© par plusieurs jeunes du quartier qui me reprochaient de ne pas ĂȘtre musulman. En effet, le propriĂ©taire avait fait savoir Ă  ses fils qu’il logeait un non musulman, et la nouvelle s’était rĂ©pandue. Mes agresseurs m’ont menacĂ© de mort si je ne quittais pas le quartier, me traitant de « kafre Â», ce qui signifie « pĂȘcheur Â». Je leur ai demandĂ© quel Ă©tait le problĂšme, leur disant de me laisser vivre ma vie tranquille. Quand j’ai ajoutĂ© qu’ils n’étaient pas Dieu pour se permettre de me juger, l’un d’eux m’a giflĂ©, je l’ai giflĂ© Ă  mon tour. Alors, un autre m’a attaquĂ© dans le dos, et j’ai reçu un coup de couteau dans le ventre. Ils m’ont rouĂ© de coups alors que j’étais au sol et que je perdais mon sang, puis ils se sont sauvĂ©s.

Je me suis alors relevĂ© et dirigĂ© vers la clinique qui, par chance, se trouvait Ă  200m. ArrivĂ© Ă  la clinique, le personnel m’a posĂ© des questions pour connaĂźtre l’origine de mes blessures et savoir si je n’étais pas un bandit. AprĂšs que j’ai prĂ©sentĂ© mes papiers d’identitĂ© et ma carte professionnelle de sĂ©curitĂ©, ils m’ont alors pris en charge et ont commencĂ© Ă  pratiquer sur moi les gestes de premiers secours.
C’est depuis cet Ă©vĂ©nement que j’ai dĂ©cidĂ© de fuir mon pays pour sauver ma vie.

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http://www.rfi.fr/europe/20150912-migrants-refugies-manifestations-contrastees-samedi-europe

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Vint un moment oĂč il fallut agir. À Calais comme ailleurs, les migrants se logeaient comme ils pouvaient. Et ces camps de fortune mettaient en difficultĂ© les promesses politiques d’instaurer un climat de sĂ©curitĂ© sur les pays europĂ©ens. Les services de renseignements annonçaient rĂ©guliĂšrement avoir dĂ©jouĂ© des attentats, mais des attaques se produisaient tout de mĂȘme. France, Danemark, Angleterre, Belgique, Russie, Tunisie, Etats-Unis… Avec un contexte pareil, pas le droit Ă  l’erreur. Les gouvernements tentĂšrent de repousser les camps de fortune hors de leurs frontiĂšres, Ă  coups de matraques et de flash balls. Rien n’y fit. Ils tentĂšrent de mettre la responsabilitĂ© sur les Ă©paules de la Turquie. Rien n’y fit. Ils tentĂšrent les discussions diplomates avec Alep. Rien n’y fit. Ils tentĂšrent d’en accueillir par grappes de dix, ce n’était pas assez.

Et tout compte fait, le budget nĂ©cessaire Ă  l’accueil de ces familles poserait de toutes façons problĂšme. En termes de crĂ©dibilitĂ©, comment allier politique sĂ©curitaire et le financement des services sociaux en hausse ? Cet investissement risquait de dĂ©sĂ©quilibrer les budgets gouvernementaux dans un contexte de crise Ă©conomique dĂ©jĂ  compliquĂ©. Il Ă©tait plus urgent de se concentrer sur les nĂ©gociations relatives aux traitĂ©s commerciaux tels que le TAFTA et le CETA, en cours de discussion. Et les populations n’aidaient pas non plus Ă  choisir la voie de la charitĂ©. Les citoyens, influencĂ©s par des extrĂȘmes qui n’avaient plus peur de crier plus fort que la meute, criaient tous les jours au scandale : « Pourquoi on donne tout Ă  des Ă©trangers, alors qu’on laisse crever nos sdf dans nos rues ? Â».

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En dĂ©but 2012 je suis parti pour le Mali dans un camion de transport de marchandises faisant le trajet Conakry- Bamako. J’ai payĂ© cinquante mille francs guinĂ©ens (ce qui Ă©quivaut Ă  six euros) pour que le chauffeur que accepte que je monte Ă  l’arriĂšre de son camion. Cet argent provenait des Ă©conomies que j’avais rĂ©alisĂ©es en travaillant et dans l’espoir de quitter mon pays.

Une fois Ă  Bamako, j’avais le numĂ©ro de tĂ©lĂ©phone d’un ami guinĂ©en installĂ© au Mali. Je l’ai donc appelĂ© et il est venu me chercher. Ensemble nous sommes allĂ©s chez lui Ă  Lassa, Ă  environ 4 kilomĂštres de Bamako oĂč vivent des personnes originaires d’à peu prĂšs tous les pays d’Afrique. Je suis restĂ© au Mali six mois et je me suis fait des amis camerounais qui connaissaient une route pour aller en AlgĂ©rie. Ils m’ont proposĂ© de venir avec eux, en projetant de travailler en AlgĂ©rie puis de gagner le Maroc. Puis au Maroc de traverser la frontiĂšre terrestre avec l’Espagne via la forĂȘt Gorogo, la frontiĂšre y Ă©tant matĂ©rialisĂ©e par une sĂ©rie de trois barriĂšres de sept mĂštres de hauteur et garnies de barbelĂ©s.

J’ai acceptĂ© leur proposition et tenter cette route avec eux.

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Non, dĂ©finitivement non. Ça aurait pris trop de temps d’expliquer la procĂ©dure du droit d’asile Ă  ces citoyens qui ne veulent pas accueillir les rĂ©fugiĂ©s, ainsi que toutes les dĂ©marches qui lui sont liĂ©es. Il aurait fallu dĂ©ployer trop de moyens pour que les gens connaissent les modalitĂ©s de l’obtention de l’Allocation Temporaire d’Attente, ou encore de son montant. Ça aurait Ă©tĂ© trop compliquĂ© d’expliquer Ă  un maximum de personnes ce qu’il faut pour obtenir un RSA, une CMU, ou ce Ă  quoi on peut prĂ©tendre quand on a pas de papiers. Le peuple, Ă  en croire les rĂ©seaux sociaux, Ă©tait de toutes façons aux prises avec un manque de confiance vis-Ă -vis des mĂ©dias mainstream qui les faisait douter et remettre en question la moindre information. Il fallait voir la rĂ©action de certains Ă  la lecture sur Twitter d’une rumeur lancĂ©e par le Front National français : elle affirmait que le gouvernement avait donnĂ© une carte de retrait Ă  chacun des arrivants sans aucune dĂ©marche effectuĂ©e au prĂ©alable. Une allocation de quarante euros par jour Ă©tait censĂ©e y ĂȘtre versĂ©e par l’Etat. Beaucoup y avaient cru, et ce petit buzz avait fait scandale. « A moi on me refuse les allocations familiales, et eux ont droit Ă  vivre sans rien justifier ? Â». Non, mĂȘme si certains se sont rendus compte de l’inexactitude de l’information, les gens ne sont pas capables d’aller voir par eux-mĂȘmes le budget allouĂ© au Social et de rĂ©flĂ©chir un peu par eux-mĂȘmes. Quel serait l’intĂ©rĂȘt de leur expliquer tout ça ? Non. Mieux valait trouver un moyen de tirer profit de cette vague migratoire, pour pouvoir mieux la gĂ©rer.

Ce fut la France qui trouva une solution en premier. On organisa des conseils des ministres extraordinaires, qui thĂ©orisĂšrent sur la future vague migratoire liĂ©e au changement climatique, et celle grandissante, en accointance avec la situation politique actuelle au Moyen-Orient. Il y eut des meetings et des rĂ©unions, des confĂ©rences de presse et des rĂ©fĂ©rendums, la question fut soumise au vote Ă  l’AssemblĂ©e, au SĂ©nat, et enfin ratifiĂ©e Ă  soixante-quatorze voix contre dix.

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http://www.lemonde.fr/politique/article/2015/07/24/immigration-quand-l-esprit-de-la-loi-ne-va-pas-de-soi_4696902_823448.html

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On a bougĂ© du Mali en juin 2012 dans la remorque d’un pick-up traversant le dĂ©sert, pour arriver en AlgĂ©rie 4 jours aprĂšs et pour le prix de quinze mille francs CFA qui Ă©quivaut Ă  vingt-deux euros. En AlgĂ©rie, j’ai travaillĂ© dans le bĂątiment comme manƓuvre jusqu’en janvier 2013. A cette Ă©poque j’ai quittĂ© l’AlgĂ©rie pour le Maroc par bus en passant par le point de frontiĂšre dit Magania. Ma destination finale de bus Ă©tait Casablanca oĂč j’ai sĂ©journĂ© une semaine, chez un contact guinĂ©en Ă©tudiant au Maroc. J’ai quittĂ© la ville pour aller dans la forĂȘt de Gorogo et attendre le bon moment pour essayer de passer la frontiĂšre.

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« AvancĂ©e majeure dans le domaine mĂ©dical grĂące au soutien de l’immigration massive Â». Le Point avait titrĂ© sa une en premier, annonçant les rĂ©sultats des dĂ©bats gouvernementaux. Pointant du doigt l’augmentation exponentielle des patients atteints de cancer, les dĂ©putĂ©s avaient dĂ©cidĂ© de faire participer les Nouveaux Arrivants en France Ă  la guĂ©rison de ces malades, via un « prĂ©lĂšvement organique invariable contre dĂ©livrance d’un rĂ©cĂ©pissĂ© d’autorisation de sĂ©jour Â» qui permettrait au systĂšme de santĂ© français de bĂ©nĂ©ficier en permanence d’une banque d’organes inĂ©puisable en contrepartie de la promesse faite aux migrants de devenir français avec le temps. Ceux-ci seraient donc accueillis Ă  cette condition, sans distinction d’origine, de classe sociale ou professionnelle, selon les besoins des hĂŽpitaux français. Les mĂ©dias ont tous titrĂ© leur une sur cette nouvelle, qui provoqua un tollĂ© au niveau de la population. « Qu’est devenue la France ?! La patrie des LumiĂšres est morte Ă  la seconde ou cette abjecte proposition a Ă©tĂ© votĂ©e. Â» « Nous n’avons pas Ă©lu notre prĂ©sident pour cela ! Â» « Vous ĂȘtes devenus fous ? Â» Les messages de protestation envahirent les rĂ©seaux sociaux, les internautes s’unissant cette fois pour faire entendre leur indignation face Ă  cette « mesure inhumaine Â». La contestation populaire ne suscita que peu de rĂ©actions de la part du gouvernement en premier lieu. Le premier Ministre invoqua le sempiternel trou du budget de la SĂ©curitĂ© Sociale, tout en martelant ses arguments phare : les personnes ne souhaitant pas se soumettre Ă  une opĂ©ration chirurgicale pour devenir français pouvaient toujours tenter leur chance dans les autres pays europĂ©ens qui n’avaient pas adoptĂ© cette mesure, et prĂ©senta une Ă©tude qui prĂ©voyait une diminution extraordinaire du dĂ©ficit d’organes nĂ©cessaires aux innombrables greffes pratiquĂ©es dans les hĂŽpitaux français chaque jour.

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Il a fallu attendre avant d’avoir l’occasion de passer, car la frontiĂšre est trĂšs surveillĂ©e aussi bien du cĂŽtĂ© marocain que du cĂŽtĂ© espagnol, il est interdit de rester Ă  cĂŽtĂ© de la frontiĂšre au risque d’ĂȘtre ramenĂ© de force Ă  Casablanca. Un soir, voyant qu’un endroit Ă©tait moins surveillĂ© en pleine nuit vers trois heures du matin, j’ai participĂ© Ă  un convoi de plus de trois cent personnes qui ont tentĂ© de traverser les trois barriĂšres et de gagner le campo. Seuls cent soixante-dix personnes y sont parvenus, dont je faisais partie.

C’était la nuit du 28 au 29 novembre 2016.

Je suis donc arrivĂ© fin novembre 2013, et c’est alors que la police espagnole nous a amenĂ© dans un centre de rĂ©tention Ă  Valence. Dans lequel je suis restĂ© cinquante-huit jours avant d’ĂȘtre libĂ©rĂ© grĂące Ă  l’aide de l’ong AFS intercultura. Avec leur aide et soutien financier (ils m’ont donnĂ© cent-cinquante euros) j’ai pris un bus qui faisait le trajet Madrid-Paris.

Je suis arrivé à Paris le 26 décembre 2016 et à Rennes le 30 décembre 2016.

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http://www.liberation.fr/planete/2016/03/16/crise-des-migrants-un-naufrage-europeen_1440121

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Certains partis rĂ©agirent favorablement Ă  ce dĂ©cret : « Faire le choix de devenir français, c’est faire un sacrifice. C’est accepter un mode de vie, une culture, des valeurs, une histoire. Devenir français, c’est faire le choix d’abandonner ce qui fut sa nationalitĂ© via une procĂ©dure longue, au profit de notre nation. GrĂące Ă  cette procĂ©dure, nous serons sĂ»rs d’accueillir seulement ceux qui souhaitent faire corps avec notre culture. Â» D’autres personnalitĂ©s politiques fustigĂšrent ce choix politique avec ferveur : « La culture française, c’est la pensĂ©e des LumiĂšres, l’humanisme, l’ouverture Ă  l’autre. Comment dĂ©finir encore la France en tant que terre d’accueil ? Comment est-il possible que notre gouvernement, le principal garant de notre Ă©thique et de nos valeurs puisse rĂ©pondre Ă  la barbarie par la barbarie, faire le choix de punir une deuxiĂšme fois les victimes de conflits armĂ©s par une dĂ©cision d’une cruautĂ© inimaginable ? Nous venons de cracher sur la tombe de Voltaire, Rousseau, Jean Moulin et tous ceux qui se sont battus au cours de notre histoire pour la LibertĂ©, l’EgalitĂ©, et la FraternitĂ©. Il n’a jamais Ă©tĂ© question d’accueillir toutes les personnes dans le besoin. Mais ne serait-ce que par Ă©gard envers notre passĂ©, nous nous devons d’essayer. Mais sans que quiconque ne doive rĂ©pondre Ă  cette condition d’une absurditĂ© innommable. Honte sur la France. Â» Du cĂŽtĂ© de la population, la mobilisation allait grandissante. Des pĂ©titions s’organisaient, provenant de tous les pays, signĂ©es par des millions de personnes. D’autres millions de citoyens interpellaient le gouvernement via les rĂ©seaux sociaux, et les sites gouvernementaux. « Nous sommes tous humains, et Ă©gaux en droits, ne l’oubliez pas ! Nous demandons le retrait de cette mesure inhumaine et absurde ! Â» « Destitution du gouvernement ! Nous ne voulons pas de votre politique ignorante des droits humains ! Â» De trĂšs nombreuses associations se rangĂšrent derriĂšre l’appel Ă  manifester de France Terre d’Asile, la Croix Rouge et Amnesty International pour organiser des rassemblements de protestation partout en France.

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La France n’est pas comme je l’imaginais. Les rues sont grandes, grises. Et les gens ne se regardent pas. Ils te regardent encore moins quand tu es dans la rue. Quand je suis arrivĂ©, on m’a conduit dans un poste de police, et je leur ai expliquĂ© pourquoi j’Ă©tais lĂ . Les policiers m’ont amenĂ© dans les bureaux de France Terre d’Asile, qui m’ont dit que je devrais remplir un dossier pour faire une demande d’asile. Pour devenir français, il le fallait. Je leur ai racontĂ© mon histoire, et les raisons pour lesquelles j’Ă©tais parti. AprĂšs, ils m’ont fait appeler le 115 pour que je trouve une place d’hĂ©bergement d’urgence. Au dĂ©but, il faudra que j’appelle tous les jours ce numĂ©ro pour pouvoir avoir un lit. J’ai dĂ» dormir dans la rue toute ma premiĂšre semaine de sĂ©jour en France.

La premiĂšre nuit, des hommes m’ont attaquĂ© avec un couteau, et m’ont pris mes affaires. Ensuite, j’ai fait la manche pour pouvoir manger. Les gens ne me regardaient pas, et me parlaient trĂšs peu. Je me suis senti trĂšs seul. J’avais faim. La nuit, j’avais froid. Et personne Ă  qui parler.

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Nous sommes le premier janvier 2017. Ce matin, j’ai dĂ©cidĂ© de me joindre Ă  la manifestation qui part de la place de la Mairie Ă  Rennes Ă  onze heures. J’espĂšre qu’il y aura Ă©normĂ©ment de gens. Et j’espĂšre aussi que notre futur prĂ©sident prendra en compte le sort des centaines de familles laissĂ©es pour compte, victimes des conflits armĂ©s et des difficultĂ©s que certains doivent affronter partout dans le monde. D’aucuns disaient souvent qu’il est difficile de faire confiance Ă  n’importe qui ayant dĂ©cidĂ© de venir vivre en France, et que nos services sociaux ne peuvent pas tous les accueillir. Je me dis que je pourrais ĂȘtre Ă  la place de ces femmes qui fuient l’excision en Afrique Subsaharienne, ou encore celles qui veulent Ă©chapper aux viols commis impunĂ©ment en Inde. J’ai eu de la chance de naĂźtre du bon cĂŽtĂ© de la prĂ©caritĂ©, nous avons des conditions de vie en France plus que dĂ©centes. Et pour cela, nous nous devons de faire tout notre possible pour venir en aide Ă  ceux qui n’ont pas eu cette chance. C’est une question d’humanitĂ©.

En sortant du bureau de vote, je me dirige vers la station de mĂ©tro Henri FrĂ©ville. En remontant la rue, je remarque un jeune homme d’origine africaine, recroquevillĂ© sur le bitume. Est-ce qu’il dort ? Il me semble Ă©trangement pĂ©trifiĂ©.