Vieilles Diableries: Interview de Quentin Foureau, jeune conteur à Rennes

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Ce dimanche 19 mars dernier, les murs de la Jument Pavoisée se sont teintées de couleurs surnaturelles. Guidés par le jeune conteur Quentin Foureau, nous avons arpenté une Europe étrange, presque inquiétante. Nous avons bravé craintes et appréhensions pour visiter de ces localités bizarres, de ces endroits oubliés où le Diable s’amuse à mettre son grain de sel dans nos vies, lui et son cortège d’abominations. Pendant une heure hors du temps, nous avons voyagé en France, au Pays de Galles, en Allemagne ou encore dans les pays de l’Est, à la rencontre de démons, sorcières et autres créatures mi-homme mi-bêtes, bravé de vieilles malédictions, des magies interdites, allant d’aventures en aventures. Qui n’a jamais trouvé un certain goût à se faire peur ?

Quentin Foureau pratique l’art du conte depuis deux ans. Avec plusieurs recueils de nouvelles à son actif, c’est aussi un auteur avec un univers déjà riche, à la lisière du fantastique et de l’horreur. Le 18 mars, autour d’un café, nous avons parlé projets, conte traditionnel et transversalité entre la littérature orale et écrite.

  • Pour commencer, peux-tu me parler de ta veillée de demain ?

Alors ça s’appellera Vieilles Diableries. Je vous y proposerai une série de contes européens, cinq en l’occurrence, dont le personnage principal est le diable ou qui font apparaître le diable. Des contes donc, de plusieurs pays européens dont l’Allemagne, la France, des Îles Britanniques, enfin vous verrez !

  • Ce n’est pas ta première veillée, comment choisis-tu les sujets et les contes que tu racontes ? Et plus largement, comment prépares-tu tes veillées ?

Mes sujets, je les choisis déjà par affection. Le sujet de demain m’intéresse, donc, mais je l’ai choisi aussi parce que je sais qu’à la Jument Pavoisée j’y trouverai un certain type de clientèle qui serait prête à écouter des histoires sur le diable, et qui aimerait en entendre. Quand je prépare une veillée j’essaie de l’adapter aux lieux, et au potentiel auditoire. Je ne vais pas raconter les histoires que vous entendrez demain dans une maison de retraite ou une garderie si je suis un jour amené à raconter dans ces endroits-là. Quant à la façon dont je prépare mes veillées, j’ai une méthode qui m’est très personnelle et que j’expérimente à chaque fois. En règle générale je cherche chaque fois à ce que le conte que je vais raconter me soit presque arrivé à moi. Quand j’arrive devant un public, il faut que j’aie vécu le plus possible ce que je vais leur raconter. Intimement. Jusque parfois des détails, par exemple imaginons que le Petit Chaperon Rouge rencontre le Loup dans le bois, si un corbeau a vu la scène, je dois savoir comment il l’a vu, de quel arbre, et qu’est-ce qu’il en a pensé pour vraiment saisir l’univers entier et pour être présent presque dans le compte. Le but est de ne pas devenir un simple relecteur d’une histoire que tout le monde connaît ou pas, dans tous les cas il faut qu’il y ait de la vie dans le récit. C’est pour cela qu’il faut que cette histoire me soit arrivée.

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  • Donc tu te mets à la place des personnages de tes contes pour apporter ta vision personnelle au récit.

Voilà c’est ça. J’ai un certain nombre d’exercices que je pratique pour les personnages, les lieux, et aussi les ambiances : demain par exemple, je vais vouloir faire peur. D’ailleurs j’espère que ça va marcher ! Je vais devoir installer une certaine ambiance. Il y a quelque temps j’ai fait une veillée de ce genre dans une colonie de vacances où j’ai dû m’adapter : il ne fallait pas que je les terrifie non plus ! Je m’adapte donc, et j’essaie d’avoir vécu intimement une histoire avant de la raconter. Sinon ça devient une blague de comptoir et ça, ce n’est pas le métier de conteur.

  • Comment en es-tu venu à la pratique du conte ?

J’aime raconter depuis que je suis petit. J’aime la fiction, et j’ai toujours aimé qu’on me raconte des histoires qui n’existent pas, issues du fantastique, du merveilleux. J’ai toujours aimé en inventer aussi, les approfondir… J’en ai écrit, d’ailleurs. Pour le conte donc, j’y suis venu en 2014. C’était au Festival Scorfell à Lannion. J’étais là-bas parce que je tenais un stand d’une maison d’édition dans laquelle j’ai publié des nouvelles. Samedi soir, un repas était prévu. J’y suis allé pour rencontrer des éditeurs et converser avec des collègues auteurs. Après le repas, il y avait une conteuse qui faisait des contes pour enfants pendant les journées du festival, qui a proposé de faire une série de contes dans la cave de la salle des Ursulines sur la base du volontariat. J’y suis allé, j’ai écouté, et j’ai été captivé, passionné par ce qu’elle disait. C’était Sophie Peres. J’ai adoré l’écouter, retenu ses histoires, et en rentrant j’ai commencé à acheter et emprunter des livres de contes pour en lire. Plus tard, je suis allé voir une amie qui vivait dans une caravane à l’Elaboratoire. Je lui ai raconté mes découvertes, et son copain m’a dit qu’un de ses amis devait venir conter le samedi suivant. Il m’a conseillé de venir, en me disant qu’il me le présenterait. Je m’y suis donc rendu, mais comme j’étais en retard et que leur veillée avait commencé en avance, j’en ai loupé une partie. Tant pis ! Je suis arrivé sur la pointe des pieds et j’ai pareillement été fasciné. C’était François Debas qui racontait des contes sur le dieu Pan, la divinité grecque. Je me suis présenté à lui, nous avons sympathisé, échangé nos numéros, pour qu’il m’invite à des veillées qu’il organise avec ses amis et d’autres conteurs. Quelques temps après, il m’a contacté et je suis venu chez lui. Nous avons commencé à nous voir régulièrement, et j’ai même commencé à conter avec lui sous ses directives informelles. Je dis informelles, car par la suite il m’a appelé pendant l’été. Il comptait proposer un atelier contes à partir de septembre, et me demandait si j’étais intéressé. J’ai dit oui, sans conditions. Voilà deux ans que François est mon maître conteur, je me donne à fond dans la pratique du conte, et j’essaie de conter dans un maximum d’endroits, là où on veut bien de moi.

  • C’est peut-être un peu cliché, mais lorsqu’on parle des veillées j’ai l’image de celles que vivaient nos grands-parents, notamment en Bretagne. Ce que je veux dire c’est que le conteur lui aussi, a une aura particulière. Quelle figure associes-tu à la fonction, au rôle du conteur ? En as-tu une vision particulière ?

Deux choses. Il existe des livres d’ethnologie, de chercheurs qui ont écrit des livres sur les traditions orales, et il y a effectivement la figure d conteur. J’essaie en tant que professionnel de multiplier mes sources, les livres écrits par les chercheurs sur la tradition orale et le conte à travers les âges. Quand on en lit, on se rend compte qu’à l’époque de ces fameuses veillées et en tous cas en France, la profession de conteur n’existait pas. La veillée, c’était un événement pendant lequel tout le monde pouvait parler, raconter. D’abord, on passait en revue le village, la région, ce qui s’y passait, et ensuite venaient des histoires. Les conteurs, c’était donc des gens qui avaient un talent d’oralité, et qu’on acceptait d’écouter. C’est donc ce qu’en disent les chercheurs. Je n’ai pas de noms en tête, mais on peut facilement trouver des références avec une simple recherche.

En revanche, pour ce qui est de ma vision du conteur, j’ai toujours eu en tête un bonhomme barbu, errant, un peu magicien, qui en a la réputation en tous cas. Ce bonhomme, il arriverait dans une maison, et proposerait des histoires en échange d’un lit, d’une écuelle, et d’un verre d’eau ou de vin. Il a un savoir, une sagesse, une connaissance du monde à travers des images et ses contes. Le conteur perpétue des traditions, mœurs, coutumes et images issues d’endroits qu’il a visité et vu. D’ailleurs, pour en revenir à ces fameuses veillées, (il ne faut pas remonter plus loin que l’époque de nos arrière grands-parents d’ailleurs) en milieu rural c’était des moments particuliers géographiquement : nos ancêtres voyageaient très peu, mais connaissaient leur coin par cœur. Ils peuplaient ces endroits de légendes pour expliquer l’inexplicable. Ou encore, les choses trop graves pour être expliquées : si quelqu’un d’important meurt en tombant dans un ravin, l’appeler la Brèche au diable et donner le rôle du tueur à celui-ci, ça peut panser les plaies et faire cicatriser la tristesse causée par la réalité de la situation. De mon côté, j’essaie d’avoir conscience du profil du conteur tel que dessiné par le travail des chercheurs, comment il existait, tout en gardant ma vision du conteur mystérieux, dont on se méfie mais qu’on aime bien écouter quand même. Celui donc, qui a le pouvoir de l’oralité, de raconter des histoires. Claude Seignolle par exemple, qui sera centenaire au mois d’avril (il me semble, en tous cas avant l’été), a écrit un texte que j’adore qui s’appelle Le Meneur de Loups, dans lequel il décrit un gars qui arrive avec des loups dans un village. On se méfie de ce type, on ne veut pas de lui même dans une métairie… Il demande quand même à manger pour ses bêtes et lui. On ne veut pas de lui, mais comme il ne faut pas se mettre à dos le Meneur de Loups, on lui donne du pain trempé dans du lait. Dans la maison où on l’héberge, il y a un nouveau-né. Il se penche alors sur lui, lui murmure des choses… Enfin je n’ai plus la fin en tête mais on se rend compte que l’enfant est voué à un avenir plutôt enviable par la suite, et que le gars n’est pas dangereux du tout. C’est un peu la vision du conteur que j’ai, inquiétant mais fascinant.

  • La description que tu en fais m’évoque un peu la figure du Juif-Errant, qu’on retrouve dans certains contes…

Oui, il y a aussi cette légende-là qui rejoint ce que je disais.

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  • Quand on parle de contes, on pourrait évoquer des dizaines de cultures, traditions, d’univers différents sur tous les continents, est-ce que tu te sens proche d’un univers en particulier ? D’une tradition ?

Oui, d’abord le conte fantastique et effrayant. Je veux savoir conter toutes sortes de contes, mais dans tous les cas des motifs se retrouvent entre eux. Une figure me fascine personnellement, c’est le loup-garou. Ou du moins l’hybride. En Europe on a le loup-garou car les loups étaient les prédateurs les plus dangereux. En Asie, ils ont en revanche des hommes-ours ou panthère, en Afrique on peut trouver des hommes-léopards, ou encore des hommes-coyote sur le continent Américain. Il y a des choses qui se retrouvent.

Après, je ne me sens pas vraiment proche d’une culture ou d’une tradition particulière. Je conte beaucoup des contes européens, car je veux garder cette dynamique de veillée dont on parlait tout à l’heure. J’aimerais en fait que si l’un de mes auditeurs se balade par exemple en Normandie, et qu’un patelin lui rappelle l’un de mes contes locaux, qu’il puisse se dire « C’est magique, ce conte-là aurait pu se passer ici ! ». Ca brise les frontières entre la réalité et le surnaturel. Sinon je connais de très beaux contes africains, on travaille en ce moment sur des contes asiatiques… Bon, je peux le dire maintenant, je conterai bientôt au Marquis de Sade sur le thème de l’Alcool et là, je pense aller piocher des mythes et légendes sur tous les continents, jusqu’aux anecdotes des piliers de PMU d’aujourd’hui pour embrasser largement ce produit qui est commun à toutes les nations du monde depuis qu’on s’est rendu compte que les fruits fermentés rendaient soit heureux, amoureux ou cons ! (rires) Plus sérieusement, si le fantastique est ma prédilection, j’aime aussi raconter pour faire rire : des contes licencieux, facétieux… J’apprécie le merveilleux, avec un petit faible d’ailleurs pour les contes mimologiques, qui mettent en scène des animaux qui miment les humains. Avec ce procédé, on pouvait par exemple raconter en veillée des événements traumatiques ou polémiques arrivés au village de façon détournée, et ne fâcher personne…

  • On en revient encore à la fonction sociale du conte, extérioriser une peur, ou régler un conflit…

Oui, et les chercheurs en ont fait des chapitres entiers ! C’est aussi pour cela que lorsque j’arrive devant un public, j’essaie de me présenter en ayant vécu intimement une histoire, car c’est de cela que naîtra la fonction sociale du conte.

  • Et le rendre réaliste.

Oui c’est ça, et cette vivacité permettra d’éveiller des choses chez les auditeurs, là où une blague ne va qu’éveiller les zygomatiques. Exorciser les tensions donc, en les enrobant de surnaturel, parfois avec quelques leçons de vie, en somme amener les gens à réfléchir sans forcément de portée moralisatrice directe. Il peut en tous cas armer quelqu’un pour l’avenir.

  • Avec le Petit Chaperon Rouge par exemple, n’acceptez pas de bonbons des inconnus ?

Par exemple. Mais quelqu’un qui n’a pas vu cette morale pourra aussi être touché par un détail plus tard, d’une autre manière… La grand-mère, ou encore la voracité… Par exemple, dans certaines versions le loup est représenté comme un homme bestial, ou un loup-garou… Entre l’animal et l’homme habité par la bête, ça change tout ! Un animal est innocent, simplement mû par des pulsions naturelles. Un loup-garou a une part humaine et ses actes font donc partie de notre humanité même s’ils sont décadents, affreux, criminels. D’une certaine manière. Est ce qu’on est pas parfois le grand méchant loup de quelqu’un ?

  • Tu écris aussi, et tu as publié plusieurs fois déjà des nouvelles fantastiques notamment. Est-ce que tu y vois un lien avec le conte, une suite logique à ce que tu as fait ? Comment le conte s’accorde à ton univers ?

Déjà par les univers fantastiques et horrifiques qui me fascinent, qui se retrouveront dans le roman sur lequel je travaille, ou encore la forme courte des nouvelles, en corrélation avec celle du conte. Mais l’univers aussi, donc. Il y a une problématique entre littérature orale et écrite : j’ai conté des contes entendus et adaptés à ma manière, mais majoritairement mes histoires proviennent d’anthologies, de collectes ou de revues. Pour conserver la tradition, à un moment il faut bien l’écrire. Et il est là aussi, le lien. Je pourrais aussi parler d’imaginaire : j’aime imaginer, et concrétiser mon imaginaire en le racontant ou l’écrivant. Claude Seignolle par exemple, a écrit des romans. Pierre Bellemare, de la même manière, raconte des crimes atroces à la télévision, tout en écrivant des livres à côté. Ce sont deux branches d’un même tronc.

  • Pour terminer, aurais-tu un conte à nous faire découvrir ? Un conteur ?

Je vous conseille d’aller à des veillées. À Rennes, il y en a à la Mie Mobile, c’est un restau-bar à côté de l’Elaboratoire. Elles se tiennent un jeudi par mois, il y a toujours des conteurs différents et c’est magique. Allez-y pour découvrir tout ça, ce sont toujours des événements incroyables. Je pourrais aussi citer l’association des Tisseurs de Contes, qui font des ateliers, des stages, ou des spectacles à la Maison du Ronceray, à la Poterie. Voilà en somme, pour vos découvertes.

Après, s’il y a une personnalité en lien avec le conte que je conseillerais, c’est bien Claude Seignolle. C’est une anthologie de dizaines, de centaines de contes de tous les pays français, c’est quelqu’un qui a une plume incroyablement belle, qui saisit le surnaturel comme je l’aime, qui est aussi chercheur donc qui infuse dans ses fictions des éléments de recherche… Enfin c’est vraiment quelqu’un à découvrir. Je vous conseille aussi un de ses textes qui s’appelle le Gâloup. C’est un texte d’une cinquantaine de pages, qui parle de loup-garou. Et c’est tout bonnement le meilleur texte lycanthropique qu’il m’ait été donné de lire. Un de mes rêves serait de pouvoir le conter un jour en veillée, c’est une histoire qui m’a valu une bonne claque ! Sinon donc, allez voir tous les conteurs possibles, c’est régulièrement gratuit surtout lorsque les veillées se passent dans de petits bars, quand ça ne l’est pas, c’est souvent pas cher, ou alors c’est que la veillée est racontée par quelqu’un de reconnu, et ça vaut d’autant plus le coup. Dans tous les cas, c’est toujours magique.

  • Merci pour tes réponses, et à bientôt donc au Marquis de Sade !

Pour voir Quentin Foureau en veillée, rendez-vous au Marquis de Sade (Rennes) le 28 mai pour une veillée sur le thème de l’Alcool !

Pour aller plus loin :

La Mie Mobile : https://www.facebook.com/La-Mie-Mobile-1544579819166843/

L’Elabo : https://www.facebook.com/Collectif-Artistique-Elaboratoire-205119529568033/

Association des Tisseurs de Contes : https://www.facebook.com/ApcLaFilois/

Article Paru sur le site du Boudoir : http://associationlettres.wixsite.com/leboudoir/single-post/2017/03/27/Rencontre-avec-Quentin-Foureau

Propos recueillis par Aya Gérard

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