Stereo Nightmare – micronouvelle

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Cela fait longtemps, au moins une décennie, que je marche sur cette route de campagne. Tout droit. Sans m’arrêter. Le regard fixé sur le point de chute de cette ligne que je suis, qui ne tardera pas à faire corps avec l’horizon tout entier.
Je ne sais pas exactement ce que je cherche. Mes pensées sont enfumées, et la seule idée de la fin de mon voyage m’emplit l’esprit complètement.
J’entends les cloches au loin. Elles sonnent et sonnent et sonnent sans discontinuer. On dirait un glas qu’on ferait résonner à travers les plaines pour la mort de quelqu’un d’important.
Mes jambes hurlent le besoin de s’écrouler. Mais je marche toujours. Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours marché, et ces cloches n’ont jamais cessé de me vriller les tympans. Chaque coup me déchire le coeur, comme une lame dans ma poitrine. J’ai peur. Chaque son de cloche fait battre mon sang dans mes tempes.

Pourquoi dois-je marcher?
Quel est mon nom?
Suis-je un homme ou une femme?

Je me rends compte soudain que je serre mes poings de toutes mes forces. Je suis sûr que si j’ouvrais mes mains, je les verrais saigner. Mais je me sens incapable de détacher mon regard de ce qu’il y a autour de moi. Je n’avais jamais mesuré à quel point la Nature est effrayante la nuit.
Le long de la route, des dizaines d’arbres m’épient, prêts à se jeter sur moi toutes griffes dehors. Ils ne ressemblent à rien de définissable, on les dirait tout droit sortis de vieilles légendes d’horreur du folklore local. Ils sont tordus, distordus, torturés, rabougris, recroquevillés comme du papier qui brûle, tout en rictus et en yeux emplis d’une lueur sadique que la lune s’amuse à leur donner en jouant avec leurs ombres.
Les étoiles ressemblent à des regards accusateurs.
On se croirait dans un cauchemar d’enfant.

Je me sens immensément petit et incroyablement vulnérable au milieu de tout ce déferlement d’hostilité.
Et la route n’en finit plus de ne pas se terminer.
Et ces cloches sont si assourdissantes!…
Est-ce que quelqu’un m’appellerait? Ca pourrait être une explication valable à ces cloches, et à cette marche sans but. Suis-je en danger? Réellement?
Si je le suis, il m’est impossible de courir.

Sans savoir pourquoi, je ferme les yeux. Je me plonge dans l’immensité d’antimatière de mes paupières. Sûrement pour tenter de me rassurer. En vain. Je redoute de trébucher contre une pierre, ou autre chose… Si je tombe, je ne pourrai pas me relever.
J’ai peur.
J’ai peur. Mon Dieu. De plus en plus peur.

Ma respiration s’accélère. Mes poings toujours scellés tremblent nerveusement sans que je puisse les contrôler.
Je serre les dents. Si je pouvais les serrer à m’en exploser les maxillaires!

Je rouvre les yeux. Enfin mes jambes s’arrêtent.
Face à moi, une maison. Une vieille bâtisse anglaise du dix-huitième siècle, couleur cendre dans cette nuit d’encre, éclairée par la lune d’une lueur à la fois grotesque et glauque. Les fenêtres sont barricadées avec des planches, mais la porte est entrouverte. L’habitation est aveugle, solitaire. Mais pourtant je me sens observé.
Je gravis les trois marches qui mènent à la porte.
Il y a un heurtoir.
Je le manipule.
J’attends un moment, mais personne ne répond.
Je remarque alors que la porte est entrouverte. Presque malgré moi, j’entre dans l’édifice.
J’ai l’impression de sentir une main crochue enfoncer ses ongles au plus profond de mon coeur.
Je sens les poils de mes bras qui se hérissent. De peur ou de froid? L’air est glacé et la puanteur est ici aussi puissante et funeste que dans un caveau fraîchement scellé. Devant moi, un long corridor, séparé en deux par un escalier. – on sent comme une odeur de mort, dans cette entrée – Une grande huche est le seul meuble visible de là où je me tiens. Tout est d’un gris poussière ici, aussi sombre qu’un tombeau.
A ma gauche et à ma droite, deux portes.

Un frisson me parcourt l’échine. Il faut que je fasse un pas. Je n’en connais pas la raison, Mais je sais que c’est important. J’entreprends d’avancer. Je redoute de trébucher contre une pierre, ou autre chose…

Un râle parvient à mes oreilles.

Je n’ai pas le temps de réagir.
Deux mains saisissent mon cou, d’un geste violent. Pris par surprise, je me débats, et m’enferme peu à peu dans l’emprise de mon agresseur comme une mouche dans une toile d’araignée. Je tente de frapper le visage que je sens près de moi, mais je ne peux rien atteindre. Et ces mains se resserrent autour de mon cou, de plus en plus fort. Fou de panique et de terreur, je hurle autant que je le peux. En réponse, j’entends un rire sardonique et grinçant déchirer le silence.

Je ne sais comment je réussis à reprendre le dessus, mais je me retournai finalement pour faire face à mon agresseur. Et ce que je vis n’avait aucun visage.
L’homme, ou la chose qui tentait de me tuer n’avait aucun visage. On distinguait seulement la forme d’un nez et de deux arcades sourcilières, c’était tout. Cette face n’avait rien d’humain, ne possédait pas de bouche, et pourtant ricanait d’une façon qui me glaçait le sang.
La surprise me fit relâcher mon emprise.
La chose, d’une force surhumaine, en profita pour me jeter dans la pièce de gauche, dont la porte s’était ouverte.
La pièce n’avait pas de sol.

Je tombai dans un trou qui puait la putréfaction et le renfermé, où les sons semblaient résonner pour toujours, de plus en plus fort. J’attendis avec une angoisse indicible le choc qui désarticulerait tous mes membres, et mes pensées.
Je hurlai à pleins poumons, seul et voué à une mort certaine.
J’attendis longtemps, mais rien ne vint me tuer.
Je plongeai dans une torpeur sans fin.
Et mon cri cessa de résonner.
Je tombai sans m’arrêter.
Je tombai…
Tombai…

.

Image : http://culte7art.blogspot.fr/2014_12_01_archive.html

2 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Dans le registre horrifiant c’est très bon comme petite nouvelle !

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    1. fabreminuit dit :

      merci beaucoup! 😀

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