Once I was a teenager – Silly Poetry

Ainsi s’√©gr√®ne la chanson de celles qui marchent sur la route¬†

Vie ballotée de néant à néant
Vie dispersée au gré des quatre vents
J’ai l’√Ęme d’un vagabond qui s’en va en voyage
En quête de la magnificence de nouveaux paysages
La douleur sourde des muscles courbaturés est mon lot
La courbe de ma vie file telle l’eau d’un ruisseau

Longue l’onde des pens√©es qui abondent
Prairies vertes et doux sous-bois!
Je m’en vais vers la mer et vers l’√©cume blonde
M’enivrer du doux, du chaud parfum du chez-soi.

√Ē amant de toujours! √Ē amis de beuverie!
√Ē v√©ritable famille! √Ē rues d√©pourvues de gris!
Comme votre pr√©sence m’enchante et me r√©jouit
Au sein de ce train dont les rails chantent l’infini…
√āme expatri√©e, n’oublie jamais d’o√Ļ tu viens!

Epilogue-Monologue 

O√Ļ est ce qu’ils courent, tous ces gens,
La mine froide, et le coeur absent?
Accrochés à leurs horaires comme à la vie futile;
L’esprit tout plein de chiffres et d’argent;
Eh, passant! Qu’as-tu laiss√© l√† bas?
Sur le quai de la gare et sur ton bureau blanc?
Une envie, un r√™ve, un sourire d’enfant;
Ta vie?

D√©laiss√©e au profit d’un travail √©reintant?
De quoi as tu peur, passant?
Quelles sont tes angoisses étouffées,
Pourquoi cours-tu ainsi?
Qu’est-ce que tu fuis,
La vie?

N’as-tu rien oubli√©?
Penses-y, essaie du moins;
Ramène un sourire sur ce visage éteint.
Quels étaient tes rêves, dis-moi?
Qu’as-tu donn√© au Dieu-Syst√®me,
Divinité Suprême?
Ne regrettes-tu rien?
Raconte-le moi,
Raconte-le moi, de Rien…

Citylights poetry 

La nuit radioactive scintille de mille lumières
Horoscope linéaire de nos vies consumées
Je sens ce « feu sous mes pas qui d√©calquent les pav√©s »
Nuance inutile de ces amours stellaires
Cette nuit sera la dernière, je le sens dans mes veines
Equation-bilan aux éléments éternels
Dernier poème
Dernière Utopie
Face au Montre soufflant sur nos esprits de paille
Sur cette mélodie acide racontée chaque soir
Au sein d’un Tout d√©sincarn√©, physiquement ineffable.
Nous sommes au bord du Gouffre, mes Amis!
Dansons encore jusqu’aux derni√®res forces,
Embrassons-nous, aimons-nous d’Apocalypse,
Et ainsi les po√®tes auront raison de l’√ätre.

Soldat dans la neige – micronouvelle √©crite au coll√®ge

poilu-froid
Image : https://reims1418.wordpress.com/2015/02/02/182journal-du-2-fevrier-1915-peaux-de-betes-pour-lutter-contre-le-froid-a-thil-51/

Le froid, la boue l’humidit√©. Lucien est frigorifi√©. A mesure que le temps s’enfonce de plus en plus sous une couche √©paisse de neige, il lui semble que son uniforme tremp√© l’√©touffe petit √† petit. Les bourrasques de vent le font frissonner pour la √©ni√®me fois depuis une heure. Les tranch√©es, le manque de tout. M√™me √† No√ęl, on ne peut se r√©chauffer ici. Pas d’eau, mais du vin. Lucien n’a de toutes fa√ßons pas la force de se so√Ľler. Il tend une main devant ses yeux avec difficult√©, observe les ger√ßures du froid qui se mettent √† saigner. Ses doigts tremblent, et il frissonne encore.
Les flocons tombent toujours.
« Je vais √™tre enseveli… » – m√™me ses pens√©es lui paraissent engourdies par le froid. Il est tellement fatigu√©. Epuis√©. Les fr√©quents assauts √† l’horaire al√©atoire usent toutes ses forces.
Les rires des autres soldats qui f√™tent tout de m√™me le 24 d√©cembre lui semblent lointains. Lucien a sommeil, et se met √† penser √† sa femme. La belle Eulalie. Sa belle Eulalie. Il se demande ce qu’elle fait en cet instant pr√©cis. Il imagine ses gestes. Il voit son visage, toujours aussi gracieux malgr√© la quarantaine pass√©e, qui avait quelque peu d√©fra√ģchi ses traits. Ses yeux. Son sourire, plein de charme. Il l’aimait toujours autant.
Comme lors d’un voyage, il vit sa ferme. Sa belle maison prosp√®re, √† l’atmosph√®re conviviale. Il vit ses deux fils, sa fille et son chien, sa vieille m√®re assise dans son fauteuil √† bascule, toujours un livre de contes √† la main pour alimenter les veill√©es. Il vit le lit conjugal, et ce fut presque comme s’il sentit ses draps au parfum d’anis sauvage et de savon. Le plancher qui grince, les souris dans le grenier, la soupe du soir, les habits du dimanche, les veill√©es avec les voisins, la moisson, l’odeur du foin coup√©, les champs, son cheval, son hectare de terre, la for√™t et les bocages, l’√©glise, le village, le troquet, ses amis, son univers, sa vie…
Lucien les vit tous, tout ce qui faisait son monde, comme √† un adieu. Il se laissa ensuite aller dans le sommeil. Laissant ses yeux se fermer, il oublia tout ce qui l’entourait. Le soldat bascula dans un trou noir, lisse, rassurant, calme et apaisant.

« – Soldats, mission de reconnaissance cette nuit. Le Sa√ęc, Gu√©rin, Delamare, vous y allez.
– Mon lieutenant, c’est No√ęl… On ne peut pas les emmerder demain, les boches?
– D√©sol√©, c’est un ordre. Vous picolerez une fois l’assaut termin√©. Et r√©veillez Berthelot, √ßa vous fera un quatri√®me volontaire.
– Putain, fait chier! … Allez debout Lucien, on va √† la mort! Lucien! Lucien?… » Le soldat d√©fait son manteau, pour d√©couvrir le visage de son compagnon cach√© par son col.
« – Bon Dieu… Mon lieutenant, il est mort de froid! »

Pourquoi nos larmes sont-elles sal√©es? – petit conte

Il √©tait une fois, en une contr√©e lointaine, en des temps r√©volus o√Ļ la vie avait la couleur du conte, un village de p√™cheurs solitaire coinc√© entre la mer et la terre. Ses habitants y prosp√©raient, vivant paisiblement de chasse, de p√™che et de cueillette.
La plus belle fille du village s’appelait Oc√©ane. Depuis son plus jeune √Ęge, tous les hommes n’avaient d’yeux que pour elle. Ses parents lui avaient donn√© ce nom car ses yeux rappelaient la couleur de la mer les jours o√Ļ elle brille, radieuse, sous la lumi√®re g√©n√©reuse des ciels d’√©t√©.

A chaque f√™te de village, tous les jeunes gens en √Ęge de l’aimer tentaient d’approcher la jeune fille. Tous lui faisaient la cour dans l’espoir de lui offrir sa Premi√®re Danse, mais aucun homme parmi tous ses pr√©tendants ne trouvait gr√Ęce √† ses yeux. Et pourtant, tous persistaient dans l’espoir de la s√©duire, sauf un. Seul son ami Gauthier, qui l’aimait pourtant d√©sesp√©r√©ment en secret, ne trouvait pas le courage de lui ouvrir son coeur.

A la surprise de tous, lorsqu’Oc√©ane fut en √Ęge de s’√©panouir, elle offrit ses faveurs √† Galaad le B√Ętard, dont la m√®re √©tait morte avant d’avoir pu lui conter son lin√©age. On avait jamais vu tant de beaut√© se lier √† tant de bassesse, c’√©tait comme si le Soleil s’unissait √† la Lune. Promptement, ils d√©cid√®rent de se marier dans le secret, avec pour seuls t√©moins les f√©es gardiennes de la falaise. Gauthier, rendu fou de jalousie par leur amour, avait seul assist√© √† l’√©v√©nement. Ne pouvant se r√©soudre √† perdre celle qu’il aimait depuis toujours, il se rua alors sur Galaad et le jeta √† bas de la falaise. Il tomba dans la mer et mourut sur le coup. Oc√©ane, aveugl√©e par la douleur d’avoir perdu son √©poux √† qui elle avait vou√© son coeur, se mit √† pleurer sans pouvoir s’arr√™ter. Ignorant Gauthier qui tentait de lui expliquer son geste, elle sauta de la falaise √† son tour.

Les fées de ce lieu, touchées par cette histoire, salèrent alors toutes les larmes du monde, en mémoire de celles versées par les amants.
Et c’est pourquoi nos larmes sont aujourd’hui sal√©es.

Waste – micronouvelle

waste

C’est une route. Il y a une route, l√†, une voie express. A port√©e de vol d’oiseau. Une route, vide? Une route lin√©aire et sans escarres. Lisse… Lisse de goudron en forme de papier glac√©.

C’est une petite fille au bord de la route. Il y a comme un th√®me de guitare qui r√©sonne dans ses oreilles, accompagn√© des sons douloureux d’une voix tortur√©e.
Seule. Seule au bord de la voie express.

Elle est un souffle de vent au milieu des berlines qui tracent la route de leur pouvoir d’achat. Diaphane, quasi invisible, aussi l√©g√®re qu’un souvenir. Aussi m√©lancolique qu’un jouet abandonn√© dans un grenier. On dirait une vieille poup√©e de cire avec les yeux qui pleurent. Un pantin aux fils sectionn√©s. La petite fille est immobile, et regarde passer la vie au bord de la voie express. Un trou, au creux de son estomac. Les yeux fixes.

Et les autos filent, les yeux band√©s. Qui peut la voir? Elle n’est qu’un reflet des n√©vroses des m√©nag√®res de moins de cinquante ans.
Est-elle r√©elle? Ce n’est peut-√™tre que la r√©√©criture de la m√©taphore d’une l√©gende urbaine. Une projection astrale. Un fant√īme, une √Ęme en peine transie de froid…? C’est une strophe de po√©sie du macadam, avec le regard triste et les cheveux sales.

Et le monde tourne, tourne, tourne, tourne encore, de plus en plus vite, dans le sens de cette voie express.

C’est alors que la petite fille commen√ßa √† s’effacer. Pendant que l’humanit√© courait, fuyait √† la vitesse d’un crochet du droit, elle s’att√©nuait √† la mani√®re d’un morceau qui se termine. La fille de rien s’en allait sans mot dire, sans gicl√©e de sang, sans teint blafard. Elle s’effilochait comme une erreur dans un texte qu’on effacerait √† la gomme.
Peu à peu, elle part, sans faire un geste.
Et bient√īt on ne la voit plus.

Et le vent promène un pull crasseux sur la voie express.

Posons un d√©cor – micronouvelle

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Roy Lichtenstein In the car 1963

Voici un couloir feutr√© d’h√ītel de luxe. Des tapisseries ray√©es verticalement dans des tons carmins, des centaines de portes blanches identiques sur les murs, et un interminable tapis rouge sang.

Les deux portes en imitation acajou s’ouvrent silencieusement, glissant sur des rails invisibles, pour d√©couvrir une cage d’ascenseur bord√©e de miroirs. Un son de clochette se faire entendre et la cabine s’immobilise, attendant pendant une dur√©e d√©finie l’entr√©e de son passager.
C’est un homme, sous son chapeau qui lui donne l’air d’un Dom Juan suffisant. Il porte un long imper beige et une petite moustache qu’il a pris soin de gominer longuement, tout comme ses cheveux. Tout cela donne une impression grasse. Mais son oeil ironique jusqu’√† en √™tre √©nervant n’a pas l’air de s’en rendre compte.
L’homme regarde devant lui. Il se pr√©pare √† entrer, esquissant un pas de sa chaussure cir√©e comme un miroir, quand soudain il se fige.

Dans l’ascenseur attend une femme, abandonn√©e dans une pose √† la fois nonchalante et terriblement sensuelle. C’est le genre de femme que l’on nomme Fatale. Le genre de femme qu’on ne rencontre qu’une seule fois dans sa vie, mais qu’on n’oublie pas. Le genre de magnifique cr√©ature qu’on arrivera jamais √† cerner, comme le bonheur. Fatale.
L’homme a perdu toute sa sup√©riorit√©. Il tente de regarder avec un oeil mal assur√© cet objet que sa port√©e de petit s√©ducteur pr√©tentieux n’arrivera jamais √† saisir. M√™me pas en r√™ve. Et en ce moment pr√©cis, il se dit qu’il aimerait vraiment √™tre celui qui lui a offert cet √©norme vison blanc, ces gants montants noirs, ces bottes sombres, et cette rivi√®re de diamants. M√™me ce porte-cigarette qu’elle est en train de porter √† sa bouche.
Encore  un petit coup d’oeil.

La femme a un air de bourgeoise ruin√©e, de pute de luxe qui se donne √† qui elle veut, une aura de d√©ch√©ance superbe. Et en cet instant, elle a l’air de s’amuser de son air de petit enfant intimid√©. Pour finir de l’achever, elle s’applique √† le troubler en portant sa longue cigarette √† sa bouche pulpeuse et recracher sa fum√©e lentement, de fa√ßon √† cr√©er un brouillard, qui troublera ses traits un instant. Elle lui jette des regards appuy√©s en faisant battre ses faux cils comme un coeur, et forme une moue ennuy√©e de sa bouche rouge jurant avec ses cheveux blonds d√©color√©s. Non. Vraiment. Trop peu int√©ressant pour elle.

Pas un mot n’est √©chang√©. Quelques secondes plus tard, l’ascenseur s’arr√™te pour s’ouvrir sur un √©tage identique au pr√©c√©dent. La femme souffle sa fum√©e sur le visage de l’homme, avant de rire un peu. Lui s’arr√™tera de respirer en la regardant partir de sa d√©marche lente et chaloup√©e.
Les portes se referment. L’homme soul√®ve son chapeau pour s’essuyer le front, et souffle comme s’il soupirait de soulagement.
Ne reste que les relents d’une senteur ent√™tante et musqu√©e.

Le parfum de la Femme.

Chemical Murder – micronouvelle

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Je t’aime, bordel.
Ces mots, exacerb√©s par les effets du petit carton imbib√© d’acide qu’il avait aval√© tournoyaient dans sa t√™te √† la vitesse du son.
Il la tenait entre ses bras. Il La tenait. Son Elle. Une moiti√© de lui-m√™me, accord√©e aux battements de son coeur. Elle. La fille qui maintenait ses poumons rong√©s de nicotine en vie. L’√™tre qui permettait √† son sang de courir ses art√®res, √† ses pens√©es de s’envoler au rythme de la musique. La femme qui lui donnait envie de vivre encore, pour pouvoir sentir ce souffle sur sa peau, ces l√®vres qui mordent tendrement, ces yeux qui scrutent, habill√©s d’√©toiles filantes. Ses yeux hallucin√©s cr√©aient autour d’eux d’immenses entrelacs ind√©finissables, qui s’envolaient et explosaient au contact de la lumi√®re des stroboscopes. Autour d’eux apparaissaient et disparaissaient des silhouettes diaphanes qui semblaient les regarder. Passants, teufeurs ou LSD? Aucune importance.
L’univers se mit √† se distordre au rythme d’un battement de coeur. Le jeune homme √©tait l√†, les yeux √©carquill√©s, observant avec attention la nuit qui s’exprimait autour de lui. Chacun des arbres alentour hurlait en silence trois lettres, chatonnant la Lucy comme pour le narguer.
Oh mon Dieu…! Devant ses yeux volent et tourbillonnent des mandalas de toutes les couleurs. La route face √† lui se transforme en un √†-pic vertigineux. Un gigantesque frisson chimique lui parcourt l’√©chine, et lui arrache un petit g√©missement de plaisir. Et Elle, encore Elle, abandonn√©e dans ses bras. Il aurait voulu l’avoir contre lui pour toute sa vie. Ce qu’il pouvait voir de son visage s’√©tirait, se r√©tractait au rythme des basses qui lui saturaient les tympans; conduits auditifs √† vif qui venaient de passer des heures enti√®res coll√©es l√† o√Ļ les d√©cibels √©taient les plus grands, partis loin de notre monde, occup√©es √† rechercher les retomb√©es magn√©tiques de l’explosion du son, qui r√©sonnait encore dans tout son corps.

Et maintenant il √©tait l√†, avec Elle, qui dormait contre lui, et il ressentait presque ses pupilles se dilater √† en exploser, observant un monde onirique qui s’offrait √† ses yeux hallucin√©s. Il lui semblait que quelque chose venait de se passer, sans savoir quoi.
Enora. Enora. Enora. Enora. Enora. Enora. Enora.
Je t’aime, bordel. Je t’aime enti√®re, sans rien laisser, sans rien perdre. Etrangle-moi, fracasse-moi le cr√Ęne, ouvre-moi le ventre et d√©vore mes visc√®res, pourvu que tu m’aimes!
Enora. Enora. Enora. Enora.
Je pourrais rester te regarder dormir pour l’√©ternit√©. Jusqu’√† ce que ton sommeil te transforme en poussi√®re.
Tu m’obs√®des. T’es mes pens√©es, √† chaque seconde. T’es la lune qui am√®ne la mar√©e de mon imagination vers les pays o√Ļ l’on R√™ve encore.
Enora.
T’es mon corps ignorant la douleur, qui danse devant le son jusqu’√† s’en √©crouler. T’es mon visage qui a trop souri. T’es mon coeur qui explose de bonheur dans ma poitrine. Je t’aime √† en crever.
Les fragmentations devant ses yeux prenaient des teintes douces et tendres, des formes arrondies et lentes. Le son devenait lointain. Les arbres devant lui se tordaient toujours, semblant pr√™ts √† tomber sur eux, le sol respirait, les lumi√®res de la teuf au loin allaient et venaient, comme voulant les rejoindre pour les entourer. Les branches qui se mouvaient au rythme du vent ressemblaient tout d’un coup √† des dryades, dansant avec une gr√Ęce jamais √©gal√©e. Dans les buissons autour d’eux se dissimulaient des trolls, des elfes et des f√©es qui observaient de leurs petits yeux malicieux la sc√®ne qui se d√©roulait devant eux.

Il se sentait immens√©ment petit et fragile, mais pourtant au sein de quelque chose qui lui correspondait, qui faisait partie int√©grante de lui-m√™me. Comment d√©crire ce qu’il ressentait?
Tout autour d’eux, les arbres dans la nuit prenaient la forme du visage de la Fille. Lorsqu’il fermait les yeux, il pouvait voir d’√©tranges serpents aux teintes ocres enserrer quelque chose qu’il ne pouvait pas voir, puis exploser √† la mani√®re d’un kal√©idoscope. S’il ouvrait les yeux, il pouvait voir devant ses pupilles d’immenses cercles aux teintes arc-en-ciel qui grandissaient comme des ronds dans l’eau.

L.S.D. LSD. Acide Lysergique Di√©thylamide. Qu’y avait-il √† comprendre de plus? Devant lui, le chemin s’allongeait, semblant sans fin. Il s’imagina marcher avec elle, pour la vie. Marcher, avec elle dans ses bras, jusqu’√† tomber d’√©puisement et ne plus pouvoir bouger.
Il sentit dans tout son corps les stigmates de cette marche √©ternelle. Ses jambes et leurs muscles palpitaient. Son sang courait, filait dans toutes ses veines. Son coeur cognait dans sa poitrine comme pour lui signaler son existence. Ses pieds, ancr√©s dans la terre, ressentaient les basses et leurs r√©percussions dans l’espace.
Soudain, il prit conscience qu’il existait. Que son corps et son esprit faisaient partie int√©grante du monde dans lequel il vivait. Et que d’autres existences l’entouraient.
Il fallait profiter, tant que c’√©tait possible de le faire.
Quelle √©vidence…
Retourner devant le son.
Il eut brusquement la sensation que son esprit retombait en son √™tre. Atterrissage difficile. Reprise de son souffle. Allez. Il √©tait pris maintenant d’une envie de go√Ľter une nouvelle fois √† la saveur de la pomme. D’embrasser cette bouche qui avait le go√Ľt de la Nuit.

Il s’abaissa vers elle. Vit ses mains autour de son cou. Mordit ses l√®vres avec la tendresse la plus grande.
Elle ne réagit pas.
Comme son sommeil √©tait profond…

Image: http://www.deviantart.com/tag/psychedelic

Stereo Nightmare – micronouvelle

Cela fait longtemps, au moins une d√©cennie, que je marche sur cette route de campagne. Tout droit. Sans m’arr√™ter. Le regard fix√© sur le point de chute de cette ligne que je suis, qui ne tardera pas √† faire corps avec l’horizon tout entier.
Je ne sais pas exactement ce que je cherche. Mes pens√©es sont enfum√©es, et la seule id√©e de la fin de mon voyage m’emplit l’esprit compl√®tement.
J’entends les cloches au loin. Elles sonnent et sonnent et sonnent sans discontinuer. On dirait un glas qu’on ferait r√©sonner √† travers les plaines pour la mort de quelqu’un d’important.
Mes jambes hurlent le besoin de s’√©crouler. Mais je marche toujours. Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours march√©, et ces cloches n’ont jamais cess√© de me vriller les tympans. Chaque coup me d√©chire le coeur, comme une lame dans ma poitrine. J’ai peur. Chaque son de cloche fait battre mon sang dans mes tempes.

Pourquoi dois-je marcher?
Quel est mon nom?
Suis-je un homme ou une femme?

Je me rends compte soudain que je serre mes poings de toutes mes forces. Je suis s√Ľr que si j’ouvrais mes mains, je les verrais saigner. Mais je me sens incapable de d√©tacher mon regard de ce qu’il y a autour de moi. Je n’avais jamais mesur√© √† quel point la Nature est effrayante la nuit.
Le long de la route, des dizaines d’arbres m’√©pient, pr√™ts √† se jeter sur moi toutes griffes dehors. Ils ne ressemblent √† rien de d√©finissable, on les dirait tout droit sortis de vieilles l√©gendes d’horreur du folklore local. Ils sont tordus, distordus, tortur√©s, rabougris, recroquevill√©s comme du papier qui br√Ľle, tout en rictus et en yeux emplis d’une lueur sadique que la lune s’amuse √† leur donner en jouant avec leurs ombres.
Les étoiles ressemblent à des regards accusateurs.
On se croirait dans un cauchemar d’enfant.

Je me sens immens√©ment petit et incroyablement vuln√©rable au milieu de tout ce d√©ferlement d’hostilit√©.
Et la route n’en finit plus de ne pas se terminer.
Et ces cloches sont si assourdissantes!…
Est-ce que quelqu’un m’appellerait? Ca pourrait √™tre une explication valable √† ces cloches, et √† cette marche sans but. Suis-je en danger? R√©ellement?
Si je le suis, il m’est impossible de courir.

Sans savoir pourquoi, je ferme les yeux. Je me plonge dans l’immensit√© d’antimati√®re de mes paupi√®res. S√Ľrement pour tenter de me rassurer. En vain. Je redoute de tr√©bucher contre une pierre, ou autre chose… Si je tombe, je ne pourrai pas me relever.
J’ai peur.
J’ai peur. Mon Dieu. De plus en plus peur.

Ma respiration s’acc√©l√®re. Mes poings toujours scell√©s tremblent nerveusement sans que je puisse les contr√īler.
Je serre les dents. Si je pouvais les serrer √† m’en exploser les maxillaires!

Je rouvre les yeux. Enfin mes jambes s’arr√™tent.
Face √† moi, une maison. Une vieille b√Ętisse anglaise du dix-huiti√®me si√®cle, couleur cendre dans cette nuit d’encre, √©clair√©e par la lune d’une lueur √† la fois grotesque et glauque. Les fen√™tres sont barricad√©es avec des planches, mais la porte est entrouverte. L’habitation est aveugle, solitaire. Mais pourtant je me sens observ√©.
Je gravis les trois marches qui mènent à la porte.
Il y a un heurtoir.
Je le manipule.
J’attends un moment, mais personne ne r√©pond.
Je remarque alors que la porte est entrouverte. Presque malgr√© moi, j’entre dans l’√©difice.
J’ai l’impression de sentir une main crochue enfoncer ses ongles au plus profond de mon coeur.
Je sens les poils de mes bras qui se h√©rissent. De peur ou de froid? L’air est glac√© et la puanteur est ici aussi puissante et funeste que dans un caveau fra√ģchement scell√©. Devant moi, un long corridor, s√©par√© en deux par un escalier. – on sent comme une odeur de mort, dans cette entr√©e – Une grande huche est le seul meuble visible de l√† o√Ļ je me tiens. Tout est d’un gris poussi√®re ici, aussi sombre qu’un tombeau.
A ma gauche et à ma droite, deux portes.

Un frisson me parcourt l’√©chine. Il faut que je fasse un pas. Je n’en connais pas la raison, Mais je sais que c’est important. J’entreprends d’avancer. Je redoute de tr√©bucher contre une pierre, ou autre chose…

Un r√Ęle parvient √† mes oreilles.

Je n’ai pas le temps de r√©agir.
Deux mains saisissent mon cou, d’un geste violent. Pris par surprise, je me d√©bats, et m’enferme peu √† peu dans l’emprise de mon agresseur comme une mouche dans une toile d’araign√©e. Je tente de frapper le visage que je sens pr√®s de moi, mais je ne peux rien atteindre. Et ces mains se resserrent autour de mon cou, de plus en plus fort. Fou de panique et de terreur, je hurle autant que je le peux. En r√©ponse, j’entends un rire sardonique et grin√ßant d√©chirer le silence.

Je ne sais comment je r√©ussis √† reprendre le dessus, mais je me retournai finalement pour faire face √† mon agresseur. Et ce que je vis n’avait aucun visage.
L’homme, ou la chose qui tentait de me tuer n’avait aucun visage. On distinguait seulement la forme d’un nez et de deux arcades sourcili√®res, c’√©tait tout. Cette face n’avait rien d’humain, ne poss√©dait pas de bouche, et pourtant ricanait d’une fa√ßon qui me gla√ßait le sang.
La surprise me fit rel√Ęcher mon emprise.
La chose, d’une force surhumaine, en profita pour me jeter dans la pi√®ce de gauche, dont la porte s’√©tait ouverte.
La pi√®ce n’avait pas de sol.

Je tombai dans un trou qui puait la putr√©faction et le renferm√©, o√Ļ les sons semblaient r√©sonner pour toujours, de plus en plus fort. J’attendis avec une angoisse indicible le choc qui d√©sarticulerait tous mes membres, et mes pens√©es.
Je hurlai à pleins poumons, seul et voué à une mort certaine.
J’attendis longtemps, mais rien ne vint me tuer.
Je plongeai dans une torpeur sans fin.
Et mon cri cessa de résonner.
Je tombai sans m’arr√™ter.
Je tombai…
Tombai…

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Achluophobia – micronouvelle

28_peurdunoir

Je ne suis pas folle. Non. Je ne suis pas folle. Mais je ne peux me s√©parer de l’intuition persistante s’accrochant comme un arap√®de √† mon cerveau fatigu√© que trois heures du matin ont sonn√©. Je n’ai qu’√† jeter un coup d’oeil √† mon jaz pour voir que j’ai raison.
3:02. L’heure a sonn√© . Une quasi-ponctualit√© se r√©p√©tant chaque foutue nuit. Une quasi-ponctualit√© pr√©c√©dant mille choses qui, chaque nuit, me volent ma torpeur r√©paratrice. Mille √©v√©nements comme autant de grains de sable dans les rouages bien huil√©s de ce foutu train du sommeil. Et d√©j√† √ßa commence.
La nuit s’est faite possessive, √©crasante, langoureuse. Je sens ses bras pesants d’entit√©s que je ne peux voir m’entourer, m’attirer √† elle. Je sens la nuit devenir myriade, multitude, grouillement. Je la sens m’envahir, s’immiscer dans chaque recoin de ma couette; effleurer mes jambes nues, parcourir chaque parcelle de mon corps que ma couverture ne prot√®ge pas. Je la sens appuyer des mains puissantes sur ma poitrine. Je ne peux respirer normalement, j’√©touffe.

Non, je ne suis pas folle. Je ne suis pas folle. Je ne r√™ve pas lorsque je sens une main diaphane m’effleurer la joue, et des dizaines d’yeux m’observer, attendant que mes paupi√®res s’ouvrent pour me sauter √† la gorge.
Des sueurs froides coulent le long de mon √©chine, qui s’emp√™che de se cambrer pour trouver une position plus confortable dans ce lit trop chaud qui se trempe de sueur. Ca y est. La farandole, la danse macabre s’enclenche, le man√®ge de mes peurs se met √† tourner comme la lame d’une scie sauteuse. Trop tard pour allumer la lampe de chevet. Ils pourraient m’attraper le bras. Eux. Qui? Mais je sais bien, Qui. D’ailleurs j’entends leurs murmures qui se taisent dans l’embrasure de la porte, que j’ai laiss√©e entrouverte. J’ouvre les yeux, par r√©flexe. J’aper√ßois dans l’interstice le teint blanc d’un visage qui me fixe. Je ferme les yeux, √©perdument. Si je fais semblant de dormir, ils se d√©sint√©resseront de mon corps dans lequel la vie bouillonne de terreur.

Je ne suis pas folle. Non, non. Non, je ne suis pas folle. Je ne suis pas folle. Mais j’ai peur. J’ai peur. Chaque nuit c’est pareil. Pourquoi alors s’obstiner √† ETEINDRE la lumi√®re?
Strat√©giquement, c’est imprudent. Le noir est le meilleur des camouflages.
L’obscurit√© fait d√©lirer mon cerveau, qui fait se tendre chaque parcelle de mon corps √† l’√©coute du moindre bruit, comme autant de promesses d’un danger imminent. Et la nuit, alors, se fait petites piques, craquements, fr√īlements, bruits de pas, imperceptibles, sournois.
Je sens des regards qui tentent de forcer mes paupières avec des pieds de biche invisibles.

Je ne suis pas folle. Non. Je suis loin d’√™tre folle. Je ne suis pas folle. Je suis phobique. Achluophobe. Nom scientifique bien inutile pour d√©signer cette heure qui, chaque nuit, m’emp√™che de me plonger dans mon inconscient. Nom scientifique pour d√©signer des peurs enfantines dont tout le monde se moque. Je ne suis pas folle. Je n’ai pas de monstres sous mon lit. Non. Il y en a des dizaines qui jouxtent mon matelas, que je ne peux voir, mais qui pourraient…
J’entends des voix! Un murmure presque inaudible. Ne pas bouger, surtout. Tant pis pour cette moiteur insupportable de mon corps sous la couette. Ne pas se faire remarquer de cette voix. Est-ce que ses mots sont humains? Un seul d√©tail m’angoisse: dans le cocon protecteur que j’ai fait de mes couvertures, j’ai oubli√© d’enserrer mon pied droit. Je sens de l’air froid sur mes orteils. Je ne suis pas compl√®tement en s√©curit√©. Et toujours, cette voix… On dirait qu’elle chante. Des notes inhumainement longues, tenues avec une douceur qui me donne des sueurs froides. Je voudrais savoir ce qu’elle chante… Mais ce serait trop risqu√© de me lever, d’arpenter ce ne man’s land sombre et terrifiant. Qu’est ce qu’elle chante? Je n’arriverai pas √† dormir. Mais est-ce que vraiment elle chante? C’est terriblement beau. Mais est-ce une hallucination auditive ou une cr√©ature invisible qui cherche √† attirer mon attention?
Ne pas bouger. Ne pas bouger. Ou d√©placer tr√®s lentement mon pied pour me mettre en s√©curit√©. Mon Dieu. Tout l’√©pouvantable cosmos informe et invisible s’est concentr√© sur moi. Je sens un essaim formidable, une l√©gion de regards inhumains focalis√©s sur mon pied. Comme chaque nuit, √† la merci de ce que je ne connais pas. Mon Dieu. Faites qu’ils ne d√©cident pas d’aller plus loin. Faites qu’ils ne d√©cident pas de m’attaquer. Je devrais √™tre √† l’abri sous ma couette. Mais si quelqu’un que je n’aurais pas remarqu√© d√©cidait de tirer mes couvertures d’un seul coup? Mon Dieu.
MonDieuMonDieuMonDieuMonDieu.

Je ne suis pas folle. Non, je ne suis pas folle. Ce n’est pas vrai. Mais je voudrais m’extirper ces visions de cauchemar de la t√™te…!

11:42. Clart√© √©blouissante du soleil qui perce √† travers mes volets. Comme tous les matins, le r√©veil n’a pas sonn√©. Je ne suis pas folle, non. NON.

A quelle heure me suis-je rendormie?…

Image : film « Peur(s) du noir »