Apple – Nouvelle

baveuse

Mon parcours, finalement, aura été celui de tout-un-chacun. Tout d’abord j’y ai fermement cru, à ce connard de Prince Charmant. Dans mes rêves, je voyais arriver vers moi un cheval blanc monté par un bel éphèbe tout droit sorti d’un porno brésilien. Dans mes rêves délicatement empreints d’une puérilité sucrée, mon adonis me prendrait sur une plage et me chuchoterait à l’oreille du Rimbaud en pleurant de bonheur, tandis qu’un magnifique coucher de soleil déposerait sur nous une sorte de bénédiction éternelle à notre déclaration d’amour muette. J’ai fermement cru à ces songes, et avec beaucoup d’application. Mais au supermarché de l’amour, je n’ai jamais eu d’argent pour autre chose que du discount. Pourtant, je continuais à y croire, jusque dans les tréfonds des pires boîtes de nuit, temples de la foire aux bestiaux du 21e siècle que constitue la séduction contemporaine.

J’en ai baisé, des bites sans visage. J’ai cherché la volupté spirituelle dans les clubs SM, en rêvant d’Aragon dans les bras de Guillaume Musso. Ma solitude, organisée sous la forme d’un suppositoire à taille phallique, me pesait autant qu’à Atlas son fardeau. Mais je continuais pourtant de payer 9€ toutes les semaines, avec de nouveaux espoirs artificiels chaque week-end.
Malgré tout, la vie peut se changer en boîte de Pandore. Et parfois, elle se charge de te le prouver.
Au moment où, sur le point de te noyer au fond d’un puits humide où règne la pénombre, tu désespères de ne jamais revoir la lumière, elle te lance une corde.

Ma corde, elle s’appelait Nathaniel. Un couillon attachant d’un mètre quatre-vingt qui chantait comme l’aube salvatrice soulage les peurs nocturnes. C’était un grand dadet aux yeux bleus et à la gueule d’ange, qui savait comme personne me faire fondre en deux vers composés à la va-vite. Une espèce de miracle quotidien.
J’y croyais plus. Et là, soudain, c’était comme si j’avais raclé des restes de confiance en moi et de foi en la vie pour les offrir à Nat.
Et j’ai plongé dans ses pupilles d’azur. Et je me suis lovée dans ses entrailles. Et j’y ai cru. Vraiment, cette fois. J’ai oublié ce fiel dans mon coeur et je l’ai cru. Il faut dire qu’il était beau, et que ses paroles respiraient la sincérité. Il faut dire que de son visage émanait une lumière que je n’ai jamais retrouvée. C’était bien.

C’est beau de s’aimer quand on a 20 ans, hein? C’est beau une relation qui commence, n’est-ce pas? C’est doux, sucré, attendrissant, naïf. On forme mille et mille serments d’une voix suave, on se regarde dans les yeux et on se prend dans les bras avec la plus grande tendresse du monde. J’ai grandi, avec lui. J’ai retrouvé en moi une femme que j’avais cachée quelque part, dans un recoin de mon crâne. Avec lui, j’ai appris à faire confiance et à aimer, à vivre ma vie à cent à l’heure et dévorer son corps comme on croquerait une pomme. C’était bien. J’ai vécu l’adrénaline dans les artères, et le coeur plein d’euphorie.
J’oubliais pourtant que le corps, le coeur, la chair sont tous les trois faillibles. Et que lui aussi l’était, malgré sa gueule d’ange incorruptible.

C’est vrai, elle était belle. Elle avait des fesses parfaites et la bouche pulpeuse. Ce que je n’avais pas.
Et ça aussi, ça fait mal.

Pendant un moment, j’ai ignoré ses messages en me persuadant qu’il voulait se faire pardonner. Après tout, ce n’était qu’une petite erreur… Dans mon crâne régnait le chaos le plus indescriptible. Je ressentais les piques acides d’un sentiment d’injustice qui me torturait, mais mon coeur continuait de cogner dans ma poitrine chaque fois que je voyais qu’il m’avait appelée. Je l’aimais. Je croyais à ses promesses, mais je découvrais à mes dépends la relativité de ces engagements au romantisme sans pareil. Et dans ma tête défilaient les scénarii les plus fous, et les réflexions les plus absurdes. Je ne pouvais pas l’empêcher de partir. La douleur était presque physique, et la conviction que j’étais la seule à pouvoir le rendre heureux me faisait souffrir encore plus.

Alors je l’ai mangé.
Je l’ai tué, et j’ai dévoré son corps morceau par morceau. Je me suis régalée de sa chair et de ses viscères, jusqu’au plus petit cartilage.
S’il n’avait pu être mien, il ne serait à personne.
Et il vivrait en mon sein.

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