Rite – micronouvelle

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Voilà une colline balayée par les vents, qu’encerclent des arbres plusieurs fois centenaires et des pierres levées, qui leur sont jumelles. C’est un cercle de menhirs séculaires, d’où semble émaner une douce lueur. Et cette lumière perce et transperce la nuit comme le feraient les premiers rayons du soleil au matin. Et de cette lueur s’élève un doux chant, accompagné d’étincelles.
Tu t’approches sans bruit, observant la scène de derrière une roche.
Des fées dansent.
Des féétauds chantent.
Des fées dansent au rythme du chant des féétauds.
Et leur harmonie est la plus belle chose qui ait jamais été donnée à voir. Les faëes tournent, virevoltent, se cambrent et sautent à l’impulsion des voix célestes qui les entraînent sans plus finir. Elles sont belles, si belles… Les fées ne sont plus que des notes, des arpèges, des accords en cascade qui descendent des étoiles pour former le plus beau des manèges qui tourne avec une grâce infinie.
Tu croirais sentir ton coeur s’envoler à l’écoute de ces voix qui résonnent sur la colline comme rien au monde. Tu pourrais rester toute ta vie à regarder les fées tournoyer en grandes traînées de lumière, caché derrière une pierre levée. Tu voudrais que ces jolis sourires explosent en milliers d’éclats pour qu’une parcelle vienne se loger dans ton coeur pour toujours, et que vienne enfin le bonheur. Tu te dis qu’après avoir assisté à ça, plus rien n’aura jamais de saveur; que chaque seconde à vivre encore sera à jamais emplie de cette magnificence, de ces voix, de cette tendresse, et de regrets de ce moment perdu.

Comme tu aimerais les rejoindre, et devenir l’un des leurs! Un  puissant désir de sentir le parfum qu’elles dégagent et de t’immiscer dans leur rite monte en toi.
Tu voudrais les regarder voler jusqu’à ta mort. Tu le désires tellement que des frissons te dévalent l’échine. Une montée d’adrénaline électrise tous tes membres. Tu as des difficultés à rester assis, et tes mains caressent nerveusement la pierre tiédie par la chaleur douce des fées.

C’est alors que le besoin devient nécessité. Tu te lances vers le cercle de la danse, pris par un élan d’amour incommensurable.
C’est lorsque tu sens les centaines de petites dents qui se plantent dans ta chair que tu comprends que la danse était un rituel prévu pour attirer une proie. Et à la vue de ton sang qui macule déjà l’herbe verte, tu comprends que tu t’es fait avoir.

Tant pis.

image : Andy Thomas – Potassium Tree

Once I was a teenager – Thoughts

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Un train. Une rame qui se balance, désagréablement brinquebalante, une rame qui avance vers une ville qui porte en son sein un passé. (éteint?) Un thème de piano dans la tête, la douce lumière du jour qui finit baignant le salon aseptisé d’une lumière de conte de fées. Dans sa tête s’égrène encore le bâton de pluie magique, celui qui raconte les histoires qui font que la vie se pare de ses couleurs bizarres, éphéméride de l’imaginaire, symphonie des fantasmes, ironie de la réalité qui ne joue plus, vaincue par le récit. (je veux que les fées existent, j’y crois-j’y crois) Dans son cerveau qui se dissout, ses angoisses se shootent aux accents de réalité qui recroquevillent son coeur dans un coin. Soudain, elle a peur. Plexus solaire qui se resserre, toile d’araignée de sa folie maniaco-dépressante. Dans son coeur s’enclenche un engrenage de plus en plus sourd, de plus en plus incessant, un mécanisme à pile-ou-face qui n’a jamais raison, mais qui sait toujours se faire entendre. Avec le chemin de retour, reviennent les souvenirs. Avec le chemin de retour, se relisent les textes. Suivent les pensées, les espoirs, les angoisses. Elle a peur, mais pourtant revoit sa vie passée. Elle se demande si grandir, c’est mourir un peu? Elle se demande si la drogue rend vivant, comme l’alcool et la cigarette. Elle se demande si quelqu’un a déjà réussi à garder son Enfant en vie, dans son corps d’adulte. Elle se dit que ce sera bientôt à elle de monter sur scène. De commencer à jouer? Et elle a le trac. Elle a le trac, parce qu’elle ne veut pas vendre ses rêves pour de l’éphémère. Lui vient alors de ce souvenir, du jour où, Enfant, elle avait compris qu’elle allait mourir un jour. Et où elle avait été déçue, parce qu’elle voulait jouer toujours. Elle était Enfant. Et elle avait été terrassée par ce sentiment. Elle l’était toujours. Soudain, c’est comme si on lui avait mis un canon sur la tempe. Elle tremble. Elle tremble pour ce sentiment de mortalité et d’absurdité qui l’étouffe. Elle veut continuer de jouer. Elle veut continuer de jouer toujours. Mais elle se dit qu’elle doit briser ses chaînes, et elle se demande si elle en aura la force. 

Dream – nouvelle

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Mes yeux s’ouvrent lentement, comme alourdis par une substance étrangère à mes fluides corporels habituels. Tout autour de moi, je ne perçois rien hormis le silence, et une blancheur médicamenteuse apaisante.

Aucun bruit.

Je ferme les yeux, ou tente de le faire, afin de profiter encore de la torpeur de mon sommeil que je viens de quitter. Je me roule en boule et m’enfouis sous ma couverture, dans l’espoir de m’envelopper encore une fois de la chaleur de mon corps répandue sur le matelas pendant la nuit.
Quelle heure est-il?
Je m’immobilise.

A l’abri, à la manière d’un enfant creusant sa forteresse dans les replis de la couette, je profite du sentiment de sécurité qui m’envahit.
J’vais dormir encore un peu.
Comme ce silence est semblable à du coton…

J’attends, mais le sommeil ne vient pas.
Je décide alors de me repasser un souvenir agréable pour m’endormir, et laisser s’en aller mes pensées vers la torpeur. Je me creuse l’encéphale pour trouver du passé.
Mais rien ne vient.
Ou plutôt si. La blancheur qui m’avait sauté au regard à mon réveil envahit chaque recoin de ma tête. Je ne sais rien d’autre que ce blanc, ce blanc, ce blanc. Et ce silence. Il n’y a rien d’autre dans ma tête.
Un sentiment de terreur sourde m’envahit peu à peu. Le silence semble peser sur ma poitrine comme une chape de plomb. Mes oreilles se tendent et semblent chercher désespérément un bruit dans cette mer privée de son. Et je me relève brusquement.

Je suis dans une chambre d’hôpital, blanche comme le lait, meublée seulement d’un lit de camp en fer et pourvue d’une haute fenêtre à barreaux baignée par le soleil. Passant avec difficulté de la station assise à la station debout, j’entreprends de me diriger vers la porte de ma chambre, afin d’aller chercher un semblant de compagnie au sein de l’hôpital, pour tromper l’ennui à défaut de trouver le sommeil.
Pas un oiseau ne chante.

J’entrouvre la porte, m’attendant à voir une effervescence de blouses blanches et d’intraveineuses reliées à des bras décharnés, ou de moins une présence qui pourrait me renseigner sur la raison de mon hospitalisation.
Mais le couloir est vide.
Nous sommes pourtant à une heure tardive dans la journée, à en juger par l’intensité du soleil.
Je me dis que je trouverai bien quelqu’un en fouillant l’hôpital. J’avance, marche à travers les couloirs d’une blancheur de lait, passe devant des dizaines de portes fermées, toutes aussi impersonnelles les unes que les autres.
Mais je ne croise personne.
Je commence cette fois-ci à me poser des questions.
Que fais-je ici, dans un établissement médical complètement vide? Et pourquoi est-il vide? J’arrive dans ce qui semble être une salle d’attente, elle aussi privée de l’agitation qui devrait la remplir. J’inspecte chaque fauteuil, sans raison précise, m’attendant peut être à trouver quelqu’un caché en dessous.
Alors que j’examine la troisième rangée, quelque chose attire mon attention. Je m’approche, intrigué.

Un cadavre.
C’est un cadavre, abandonné dans la salle d’attente, figé dans une position exprimant une douleur extrême, que le temps avait commencé à ronger.
Je recule, effrayé.
Que se passe-t-il?!
Je m’enfuis de la salle, mes pieds se prennent dans ma blouse de malade, je tombe sur le sol de tout mon long.
Je me relève. Ma tête me tourne.
Je cours.
Je parcours des couloirs, vides. Vides, vides, vides. Des portes. Encore des portes. Du blanc partout. Des chariots abandonnés, avec des repas moisis et du matériel médical inutilisé. Personne.
Pas une Âme qui vive.
A bout de souffle, j’arrête ma course, et m’effondre assis contre un mur.
Que se passe-t-il. Que se passe-t-il.
Devant moi, des toilettes. Je me lève, et pousse la porte.
J’actionne le robinet, l’eau coule miraculeusement dans mes mains jointes.
Reprendre mes esprits.
Je plonge dans cette eau glacée que mes mains contiennent.
Je me sens mieux.
Je relève la tête pour me regarder dans le miroir.
Personne.

Un songe – micronouvelle

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La vieille dame traversa la salle des fêtes de son pas traînant. Elle commençait à se remplir de monde. Les gens parlaient entre eux, et le bruit des conversations emplissait les quatre murs au rythme des corps qui entraient en scène.

La vieille dame traversa la foule. Elle gagna clopin-clopant les rangées de chaises qui jouxtaient la piste de danse, et s’assit sur l’une d’elles avec ce mouvement ralenti si caractéristique des personnes âgées. La vieille dame souffla un peu. Elle embrassa la foule du regard, observant les jeunes et les moins jeunes, les accolades, les baisers, les échanges de regard. La foule gravitait autour d’elle à une vitesse qui l’étourdissait presque, et la vieille dame se dit que c’était sûrement ce que devait ressentir un noyau d’atome. Elle sourit à cette pensée.
Pas un regard ne se pointait vers elle. Ils glissaient tous sur son sourire apaisé comme des vagues sur un rocher. Ca lui plaisait assez. Avec les années, elle avait pris goût au silence et à la solitude, comme un prélude à une fin pleine de douceur. Et à cet instant précis, elle sentait une bulle de paix et de silence l’entourer. Elle se laissa aller dedans. Comme de concert, la musique démarra, quelques danseurs se précipitèrent sur la piste. La vieille dame fredonna la mélodie un peu. Elle se sentait loin de tout cela.

A mesure que la salle s’échauffait, la même pièce se rejouait, le même théâtre de marionnettes que sur toutes les autres pistes de danse du monde: les timides s’isolent, les couples se forment, les corps se cherchent, s’attirent, se repoussent. Tout est histoire de protons et de neutrons, pensa la vieille dame. Et elle sourit encore.

Elle se sentait un peu fatiguée. Laissant aller ses pensées, son regard se perdit dans le vague. C’est alors qu’une image l’interpella.

Une jeune fille entra dans son champ de vision. Elle avait une magnifique crinière rousse, qui ondulait sur ses épaules comme les flammes d’un feu de joie. Son teint était diaphane, translucide, et ses manières étaient mal assurées. La vieille dame, l’espace d’un instant, se reconnut en cette jeune femme. C’était peut-être parce que leurs yeux étaient d’un même vert profond. Qui aurait pu savoir.

La jeune fille se mit à danser, maladroitement, avec des gestes enfantins et un léger sourire sur ses lèvres. Sa robe et ses cheveux virevoltaient, et la vieille dame la trouva belle. A mesure qu’elle se laissait entraîner par la musique, les mouvements de la danseuse s’assuraient. Elle sembla oublier les alentours, pour ne plus sentir que le rythme, jusqu’à ce que quelque chose vienne la distraire. C’était un autre danseur, qui l’invitait à la rejoindre.

La vieille dame crut un instant ressentir ce frisson délicieux des Premières Fois, mâtiné d’appréhension et teinté d’adrénaline, lorsque la jeune fille accepta. Elle ferma les yeux, et les rouvrit. Ils dansaient maintenant, valsaient en se regardant dans les yeux à contre-courant des autres danseurs qui écumaient la piste, comme rattachés à un autre espace-temps qui se manifestait en cet instant précis. Elle ferma les yeux de nouveau, et les rouvrit. La musique allait en ralentissant, le volume s’amenuisait. Les autres danseurs continuaient pourtant leur manège, mais Eux s’étaient arrêtés. Il avait la main sur sa taille, Elle avait les bras autour de son cou. Ils s’approchèrent l’un de l’autre, et s’embrassèrent. La vieille dame sourit une dernière fois, attendrie et nostalgique. Elle caressa du bout du doigt son alliance, à son annulaire. Ses yeux repartirent dans le vague.

Elle laissa alors ses paupières se fermer. Et la vieille dame, doucement, s’endormit.

Ce texte est disponible comme d’autres, sur le site du Boudoir (Université Rennes 2), passez voir nos productions! : http://associationlettres.wixsite.com/leboudoir/single-post/2016/11/19/Un-Songe

Once I was a teenager – Vous n’êtes pas un flocon de neige.

etoiles

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Pénombre et vapeurs d’alcool.
Brouillard et fumée de cigarette.
Ce soir-là, j’aurais pu t’aimer.
Je t’aimais, d’ailleurs.

Sauf que tu t’es envolé, encore, laissant peser mon corps tellement lourd sur le sol pavé; lourd d’alcool, de drogues, et de fumée de cigarette. Je t’ai regardé planer, comme l’ange que tu es, planer, puis t’envoler vers l’immensité rougeâtre qui nous servait de ciel ce soir-là. A peine si tu n’as pas laissé une traînée de poudre de fée derrière toi, comme la fumée des avions. En plus poétique.
Je t’ai regardé t’envoler, et je me suis rappelée combien j’étais pataude. Je n’ai pas eu envie d’essayer de sauter. J’aurais suscité un regard intrigué. Un rire, peut-être?
Si tu savais combien j’aurais aimé te suivre.
Si tu savais combien j’aurais donné pour ça.
Ce soir-là. A cette seconde, infiniment précise. Ce moment-là et pas un autre.
Et tu volais, et je te regardais, encore et toujours.
Moi qui d’ordinaire était attirée par le ténébreux, j’étais tombée amoureuse d’un ange. J’étais tombée amoureuse de la lumière.
De toi, en fait.
Combien de temps suis-je restée ainsi? A regarder tes grandes ailes blanches battre comme un coeur l’aurait fait?

C’est quand on m’a appelée que j’ai réalisé que je ne savais pas voler, et que toi, tu t’en allais. J’ai secoué la tête, regardé autour de moi. Mes pieds ancrés dans la terre se sont fait de nouveau ressentir. L’effet de l’alcool, de la weed et de la MDMA sont remontés. Comme le son d’une diphonie qu’on augmente. Alors, j’ai croisé le regard d’un grand mec aux cheveux longs, aux yeux noirs et sombres à la fois.
Et alors j’ai souri. J’ai ri.
Et alors j’ai avalé une gorgée de gin. Et une autre de rhum.
Et alors j’ai renoncé.

La gare St Lazare

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La Gare Saint-Lazare, huile sur toile de Claude Monet peinte en 1877.

Puisque tu prends le train toutes les semaines, tu cherches à t’occuper. Tu tends tes neurones, tes pupilles, vers la moindre parcelle de romanesque pour que la machine à histoires – quelque peu rouillée ces derniers temps? – se mette en route, et ajoute un nouveau roman éphémère à ce voyage hebdomadaire. Ainsi, le voyage semble moins long. L’époque change. Les gens s’effacent, même la mélopée de la mécanique contre les rails prend un autre ton. A chaque voyage, tu te choisis un nouveau personnage. Avec un nouveau but, de nouvelles quêtes à accomplir. Un nouveau nom, un sexe différent, une histoire différente. Et la vie se pare de nouvelles couleurs, jusqu’à ce que reviennent les teintes habituelles.

-*- J’aime pas Paris, ni ses autochtones, ni sa mentalité, ni son âme. Mais j’aime bien la gare St Lazare. Parce que c’est un joli puits à histoires. Je m’en suis rendue compte le jour où ce train a mis une heure à démarrer. Les gens pestaient, hurlaient, s’énervaient contre les contrôleurs pour qui ils avaient tricoté un joli chapelet de noms d’oiseaux, ainsi qu’à la bande de petits voyous qui avaient actionné la manette de sécurité deux fois, empêchant le train de partir à l’heure. Les yeux fermés, j’étais blottie contre mes sacs, allongée par terre entre deux wagons, la capuche relevée et le foulard sur le nez. J’ai assisté à ce manège sans broncher, avec l’impression d’être entourée par une chape de silence, protectrice et apaisante.
Puisque le  train ne voulait toujours pas démarrer, les contrôleurs ont autorisé les passagers à fumer une clope sur le quai avec eux. Des amitiés à usage unique se sont formées le temps d’une cigarette, avant que le train ne démarre.
Et je me suis rallongée dans mon refuge de fortune.

Et… tout d’un coup… le train démarra. Et avec lui, je me retrouvai contrebandier slave, clandestin dans un train de marchandises, serrant contre lui sa petite cargaison d’opium destinée à démarrer une hypothétique fortune en Allemagne. Et mes yeux se fermèrent…

J’aime bien la gare Saint Lazare parce qu’il y traîne un certain parfum, une certaine ambiance, un certain esprit qu’on retrouve dans certaines gares. Un air de passage, de bohème, d’inattendu, d’histoires déjà racontées de carrefour de vies. Et que tout cela, eh bien! C’est propice à l’imaginaire…

Apple – Nouvelle

baveuse

Mon parcours, finalement, aura été celui de tout-un-chacun. Tout d’abord j’y ai fermement cru, à ce connard de Prince Charmant. Dans mes rêves, je voyais arriver vers moi un cheval blanc monté par un bel éphèbe tout droit sorti d’un porno brésilien. Dans mes rêves délicatement empreints d’une puérilité sucrée, mon adonis me prendrait sur une plage et me chuchoterait à l’oreille du Rimbaud en pleurant de bonheur, tandis qu’un magnifique coucher de soleil déposerait sur nous une sorte de bénédiction éternelle à notre déclaration d’amour muette. J’ai fermement cru à ces songes, et avec beaucoup d’application. Mais au supermarché de l’amour, je n’ai jamais eu d’argent pour autre chose que du discount. Pourtant, je continuais à y croire, jusque dans les tréfonds des pires boîtes de nuit, temples de la foire aux bestiaux du 21e siècle que constitue la séduction contemporaine.

J’en ai baisé, des bites sans visage. J’ai cherché la volupté spirituelle dans les clubs SM, en rêvant d’Aragon dans les bras de Guillaume Musso. Ma solitude, organisée sous la forme d’un suppositoire à taille phallique, me pesait autant qu’à Atlas son fardeau. Mais je continuais pourtant de payer 9€ toutes les semaines, avec de nouveaux espoirs artificiels chaque week-end.
Malgré tout, la vie peut se changer en boîte de Pandore. Et parfois, elle se charge de te le prouver.
Au moment où, sur le point de te noyer au fond d’un puits humide où règne la pénombre, tu désespères de ne jamais revoir la lumière, elle te lance une corde.

Ma corde, elle s’appelait Nathaniel. Un couillon attachant d’un mètre quatre-vingt qui chantait comme l’aube salvatrice soulage les peurs nocturnes. C’était un grand dadet aux yeux bleus et à la gueule d’ange, qui savait comme personne me faire fondre en deux vers composés à la va-vite. Une espèce de miracle quotidien.
J’y croyais plus. Et là, soudain, c’était comme si j’avais raclé des restes de confiance en moi et de foi en la vie pour les offrir à Nat.
Et j’ai plongé dans ses pupilles d’azur. Et je me suis lovée dans ses entrailles. Et j’y ai cru. Vraiment, cette fois. J’ai oublié ce fiel dans mon coeur et je l’ai cru. Il faut dire qu’il était beau, et que ses paroles respiraient la sincérité. Il faut dire que de son visage émanait une lumière que je n’ai jamais retrouvée. C’était bien.

C’est beau de s’aimer quand on a 20 ans, hein? C’est beau une relation qui commence, n’est-ce pas? C’est doux, sucré, attendrissant, naïf. On forme mille et mille serments d’une voix suave, on se regarde dans les yeux et on se prend dans les bras avec la plus grande tendresse du monde. J’ai grandi, avec lui. J’ai retrouvé en moi une femme que j’avais cachée quelque part, dans un recoin de mon crâne. Avec lui, j’ai appris à faire confiance et à aimer, à vivre ma vie à cent à l’heure et dévorer son corps comme on croquerait une pomme. C’était bien. J’ai vécu l’adrénaline dans les artères, et le coeur plein d’euphorie.
J’oubliais pourtant que le corps, le coeur, la chair sont tous les trois faillibles. Et que lui aussi l’était, malgré sa gueule d’ange incorruptible.

C’est vrai, elle était belle. Elle avait des fesses parfaites et la bouche pulpeuse. Ce que je n’avais pas.
Et ça aussi, ça fait mal.

Pendant un moment, j’ai ignoré ses messages en me persuadant qu’il voulait se faire pardonner. Après tout, ce n’était qu’une petite erreur… Dans mon crâne régnait le chaos le plus indescriptible. Je ressentais les piques acides d’un sentiment d’injustice qui me torturait, mais mon coeur continuait de cogner dans ma poitrine chaque fois que je voyais qu’il m’avait appelée. Je l’aimais. Je croyais à ses promesses, mais je découvrais à mes dépends la relativité de ces engagements au romantisme sans pareil. Et dans ma tête défilaient les scénarii les plus fous, et les réflexions les plus absurdes. Je ne pouvais pas l’empêcher de partir. La douleur était presque physique, et la conviction que j’étais la seule à pouvoir le rendre heureux me faisait souffrir encore plus.

Alors je l’ai mangé.
Je l’ai tué, et j’ai dévoré son corps morceau par morceau. Je me suis régalée de sa chair et de ses viscères, jusqu’au plus petit cartilage.
S’il n’avait pu être mien, il ne serait à personne.
Et il vivrait en mon sein.

Choose your life – Choose a job

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«  La notion de carrière est une idée du 20e siècle. Et moi je n’y trouve pas mon compte. » Christopher Mc Candless.

Chaque génération, et c’est tout à fait normal, ne poursuit pas les mêmes desseins, et envisage la Vie d’une façon différente. Ma génération, celle des enfants des années 1990-2000, vit une crise identitaire.

Si je devais choisir un livre pour nous décrire, je choisirais « Fight Club », de Chuck Palahniuk. Pourquoi ce choix ? En grande partie à cause de citations telles que celles-ci : « Je vois ici les hommes les plus forts et les plus intelligents que j’ai jamais vu; je vois tout ce potentiel; et je le vois gâché. Je vois une génération entière qui travaille à des pompes à essence, qui fait le service dans des restos, ou qui est esclave d’un petit chef dans un bureau. La pub nous fait courir après des voitures et des fringues, on fait des boulots qu’on déteste pour se payer des merdes qui nous servent à rien. On est les enfants oubliés de l’Histoire mes amis, on n’a pas de but ni de vraie place, on n’a pas de Grande Guerre, pas de Grande Dépression. Notre grande guerre est spirituelle, notre grande dépression : c’est nos vies. La télévision nous a appris à croire qu’un jour on serait tous des millionnaires, des dieux du cinéma ou des rockstars, mais c’est faux, et nous apprenons lentement cette vérité. Et on en a vraiment, vraiment, plein le cul. »

L’anti-héros de ce livre, accompagné d’un ami nommé Tyler Durden, fortuitement rencontré après l’explosion de son appartement, entame une sorte de quête spirituelle pour se trouver lui-même en cherchant à « toucher le fond ». Tyler lui ayant appris que « les choses que l’on possède finissent par nous posséder », il faut donc couper court avec un mode de vie consumériste, détruire son confort, peu à peu, car ce n’est qu’en recherchant la déchéance que l’on devient réellement libre. Sans raconter l’ouvrage entier, l’auteur a su décrire avec brio ce qui nous préoccupe, ce qui nous fait souffrir, ce qui nous empêche de trouver notre place, à nous les enfants des années 1990-2000. Et aussi une partie de ce qui pourrait se constituer comme nos valeurs existentielles. Beaucoup d’entre nous se posent la question du Sens de notre mode de vie, et ressentent un large sentiment d’absurdité lié à notre système néolibéraliste, allant jusqu’à un violent sentiment de rejet pour certains.

Ma génération vit donc une crise identitaire. À qui la faute ? Les coupables peuvent être multiples : surprotection de nos parents ? Le système scolaire, qui ne nous apprend ni à penser par nous-mêmes ni à réfléchir efficacement au sens que nous voulons donner à nos vies ? La crise, dont on entend parler partout, tout le temps depuis les années 1980 ? Le gouvernement, dont les émissaires ont perdu toute crédibilité auprès de nous, au point que notre génération prône le vote blanc comme la solution à tout ? Peu importe, finalement. Les conséquences sont là.

Ma génération vit une crise identitaire. A l’exception bien sûr, de ceux qui y trouvent leur compte, d’aucuns fuient le marché du travail. D’autres invectivent le Système à la manière d’un Winston Smith (1), personnifiant l’entité qui régit nos existences à la manière d’un démon sans visage, cruel, impersonnel, informe et sans pitié, en somme responsable de tous les malheurs du monde. D’autres recherchent la Marge, vecteur de Liberté et de Créativité à l’inverse du Monde du Travail. D’autres encore envisagent le fait de travailler comme de l’esclavage, et vivent quasiment au jour le jour tout en faisant des petits jobs leur permettant de mettre de côté pour pouvoir voyager.

Si l’on observe les choix des enfants des années 1990-2000, on remarque qu’aucun de nos modes de vie ne se ressemble réellement. Que ce soit un choix idéologique, ou encore mû par des difficultés économiques, nous vivons un éclatement de la conception carriériste qui, je l’imagine, a été amené par les Trente Glorieuses : celui d’un chemin tracé, stable, linéaire, quasiment sans escarres. Même si les décideurs du Marché du Travail ne le prennent pas encore en compte, les choses changent, peu à peu. Oui, les jeunes galèrent. Plus ou moins longtemps, en des termes plus ou moins difficiles, mais nous avons tous conscience implicitement que la Galère viendra de toutes façons s’immiscer un jour dans nos vies, et nous mettre ses piques empreintes de précarité dans les rouages que nous avons conçu pour les faire sauter. La question est de savoir quand, et comment se reconstruire.

Chacun de nous a déjà vécu cette situation : un représentant de la génération de nos parents, ou de celle de nos grands-parents, développant les mêmes considérations inutiles sur la Galère. Ils conviennent tous que oui, hein, c’est dur pour les jeunes aujourd’hui. Qu’il faut qu’on soit courageux, parce que notre génération allait vivre des choses très difficiles, hein. Que notre futur n’était pas enviable. Que d’un point de vue professionnel, c’était bien plus facile cinquante ans en arrière, hein. Qu’il faudra qu’on soit forts, et déterminés. À peu de mots près, j’ai vécu cette situation au moins une vingtaine de fois, sinon plus. À chaque fois, l’Adulte en question se tourne vers le jeune, la mine désolée, l’air de dire : « je compatis. Vas-y, montre moi ton pessimisme. Montre-moi que tu as peur et que j’ai raison ». Et à chaque fois, par politesse ou par lâcheté, j’acquiesce d’un air légèrement angoissé pour n’émettre aucune fausse note. Mais à chaque fois, j’ai envie de répondre NON.

En effet, les jeunes galèrent. Oui, notre mode de vie est difficile, du point de vue de celui installé par les Trente Glorieuses. Mais la Galère n’est pas grave, tant qu’elle ne s’installe pas ad vitam aeternam. L’erreur non plus n’est pas une catastrophe, parfois les attentes ne correspondent pas à la réalité du terrain, et ce n’est pas de notre faute.

Et qui sait de quoi l’avenir sera fait ? Etre pessimiste n’aide en rien les jeunes à avancer dans la vie. Les choses peuvent changer pour nous, la situation de notre Génération peut s’arranger. Et elle s’arrangera, j’en ai la conviction, si ceux qui ont aujourd’hui du pouvoir sur le marché du travail se décident à prendre en compte les nouvelles problématiques apportées par la jeunesse, tout en faisant baisser le chômage.

Beaucoup d’entre nous se disent de plus en plus qu’il faut travailler pour vivre, et non pas vivre pour travailler. Et cela implique plusieurs choses.

Beaucoup d’entre nous ressentent un sentiment d’humiliation lié au monde du travail. Que ce soit la rhétorique liée à l’écriture de lettres de motivation ou la relation à la hiérarchie, j’entends de nombreuses personnes évoquer ce qui se rapprocherait quasiment d’un complexe qu’on pourrait comparer à la phobie scolaire. J’ai entendu de nombreuses histoires de brimades, allant parfois jusqu’à la violence, liée à un environnement professionnel. Par ailleurs, les métiers que l’on exerce le plus souvent lorsqu’on galère ou que l’on commence, mériteraient une sérieuse revalorisation. Lorsque j’entends un jeune parler de son travail consistant à distribuer des journaux, faire des ménages, travailler dans un supermarché ou toute autre activité du même acabit, 9 fois sur 10 un dégoût et un sentiment personnel d’humiliation teinte le discours de la personne concernée. Il suffit d’ajouter à cela une hiérarchie maltraitante, et ça suffit à construire un sentiment de rejet du monde du travail en général. Pour évoquer une anecdote personnelle, un éducateur de rue avec lequel je travaillais en stage m’a parlé d’un de ses questionnements les plus problématiques, qui illustre bien ce complexe. Le service de Prévention se situait dans un quartier difficile, au sein duquel les jeunes se déscolarisaient pour se plonger dans le cercle vicieux du deal de cannabis et d’héroïne, dès treize ans. C’était évidemment une difficulté à laquelle les éducateurs de rue se confrontaient dans l’accompagnement des jeunes, et notamment lorsque venait la question de l’insertion à l’emploi. Pour reprendre les termes de ce travailleur social que j’appellerai Edgar, comment motiver des jeunes sans diplôme à aller faire un boulot qu’ils pourront considérer comme dégradant, où ils devront se plier à un cadre, des chefs pas toujours délicats ni inspirants, pour 1100€ ou 1200€ net par mois alors qu’ils arrivent déjà à se procurer cette somme en une heure au mieux, une demi-journée au pire, tout en étant globalement libres de leurs faits et gestes dans leur activité ?

Un autre problème se pose lorsqu’on recherche notre premier emploi. Qu’on soit bardés de diplômes ou pas, l’expérience professionnelle exigée empêche bien souvent d’accéder au premier emploi. Inexpérimentés, j’ai extrêmement souvent entendu mon entourage, ou lu sur des forums du web de nombreux représentants de ma génération se plaignant de ne pas savoir comment contourner ce problème, la phrase « Mais laissez-moi donc commencer quelque part ! » revenant à chaque fois. Les stages n’étant bien souvent pas considérés en tant qu’expérience professionnelle, les diplômes ne comptant pas toujours comme une assurance des compétences et qualités que nous possédons, on ne sait pas comment entrer dans un secteur, ou trouver son premier emploi. On se dit parfois qu’il manque une étape. Une phase intermédiaire, un tremplin qui permettrait d’accéder plus facilement au domaine que nous ambitionnons d’appréhender. Une structure, peut être ? Une instance qui permettrait d’acquérir ce genre d’expérience, entre le stage et le contrat de travail ?

Tout le monde passe par le Pôle Emploi. On imagine cette structure à l’image d’un guide, qui nous permettra d’appréhender le monde du Travail avec toute la sagesse nécessaire à l’obtention de notre premier emploi. Mais le manque de moyens, et l’organisation institutionnelle rend la réalité tout à fait différente. Pôle Emploi est à nos yeux une structure globalement inutile, sinon à la délivrance des ASSEDIC. Je ne connais personne qui se sente accompagné, aidé par le service, et pourtant certains en auraient besoin. Le monde du travail est une jungle, dans laquelle on peut se perdre. Et parfois, on aurait cruellement besoin d’instances capables de nous donner les conseils adéquats, de nous accompagner lorsque nous en aurions besoin pour savoir où aller, quoi faire, qui contacter. En somme le rôle qu’aurait dû pouvoir jouer Pôle Emploi.

Il faudrait instaurer le droit à l’erreur dans le monde du travail. Quelques-uns de nos représentants, se cherchant professionnellement, se retrouvent avec un changement de domaine ou un trou dans leur Curriculum Vitae. Et souvent, beaucoup d’employeurs les interrogeant sur l’origine de ce changement et de cette absence d’activité pendant une durée plus ou moins longue, sanctionnent un aspect qui est parfois indépendant de la volonté du chômeur en question. Une erreur, une période de creux n’est pas forcément liée à de la fainéantise, ou à un caractère dilettante. Une erreur ce n’est pas grave, et cela arrive lorsqu’on se cherche. Il faudrait instaurer le droit à l’échec dans le monde du travail.

Le dernier problème que j’ai pu isoler concerne la thématique de la carrière. J’entends souvent des représentants de ma génération l’évoquer comme un complexe. Lorsqu’on est au chômage, quel que soit le nombre de nos projets en cours, on ne peut pas s’empêcher de répondre « rien », lorsqu’on nous demande nos activités actuelles. Parce que la société considère que l’on est inactif, on se considère comme inutile, et parfois c’est douloureux de s’en rendre compte. Ensuite, lorsqu’on est diplômé et que l’on cherche à élargir nos horizons professionnels, parfois notre choix d’études nous handicape. Que ce soit un emploi comme un service civique par exemple, ou alors un contrat de travail classique, beaucoup d’employeurs rechignent à nous embaucher, ne comprenant bien souvent pas le choix qui nous amène vers un nouveau domaine, ou un emploi ne nécessitant pas de diplômes. Ils ne comprennent pas que beaucoup de représentants de ma génération qui font cette démarche ne sont pas des électrons libres, susceptibles de démissionner sur un coup de tête de leur emploi actuel. Beaucoup d’entre nous ne souhaitent pas être vus à travers le prisme d’un seul métier. On a envie de tester plusieurs choses. De changer de contexte. D’être compétent dans plusieurs domaines, parfois très différents. De tester l’usine, de revenir dans un bureau, de suivre une formation artistique, et de faire un emploi saisonnier, pour finalement se fixer sur un ou plusieurs domaines, en détournant un peu la citation célèbre : « Choisissez plusieurs emplois qui vous plaisent, et vous n’aurez pas à travailler un seul jour de votre vie ». Et l’on se heurte bien souvent au complexe du déterminisme de la carrière, qui pose problème à beaucoup d’entre nous. De moins en moins de représentants de ma génération ne souhaitent pas rester dans un domaine toute leur vie, mais la société est ainsi faite que nous nous devons de faire ce choix. Et parfois, cela en empêche certains de s’impliquer dans le monde du travail : pas par hédonisme mal placé, mais par peur. C’est intimidant, et terrifiant à la fois de faire un choix que l’on ne veut pas faire, et qui emportera avec lui 40 ans de notre vie. Et un métier, une structure, un contexte professionnel est susceptible de lasser au terme d’un certain temps. Et un salarié fatigué n’exerce plus aussi bien son métier. Pourquoi faut-il considérer les gens par une seule profession ? Et les considérer en fonction d’un seul domaine de compétence ? Chaque individu est différent, et possède un champ de compétences construit ou inné qui pourrait profiter à plusieurs domaines…

Les choses changent en France, peu à peu. Les jeunes qui arrivent sur le marché du travail dessinent de nouvelles perspectives, de nouvelles frontières qui renouvelleront les problématiques. Ceci parce que chacun d’entre nous ambitionne à sa manière d’apporter sa petite pierre à l’édifice d’un monde plus sain, et moins en proie aux conséquences du néolibéralisme. Mais il faut nous en donner les moyens. Car notre génération ne sait pas par où commencer, comment faire pour s’assurer une place qui nous permette de réaliser ce que nous souhaitons faire. Et bien souvent, le monde du travail nous met des bâtons dans les roues. Chacun d’entre nous bouillonne d’idées, d’espoirs, d’ambitions, de rêves, mais beaucoup ne les réalisent pas par lassitude. Notre génération se sent parfois fatiguée par le combat à accomplir pour trouver la place qu’il nous faut, et les embûches qu’il nous faut passer. Et comme Tyler Durden le disait : « Nous ne sommes pas des flocons de neige, merveilleux et uniques. Nous somme la merde de ce monde, prête à servir à tout. »

(1) Winston Smith est le protagoniste du roman « 1984 », de George Orwell

Once I was a teenager – Credo (?)

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Aime toi toi-m’aime.

Connais tes faiblesses, ta force. Connais tes fragilités, tes compétences. Apprends à jouer de tes fêlures, et à compter les embûches qui te séparent du bonheur. Sache le reconnaître, et le garder comme une petite lumière, maîtresse de tes idées.
(parfois, c’est comme si une voix me dictait ce que j’écris dans ma tête… )
Aime toi toi-même. Connais tes particularités, ton originalité. Savoure ce qui fait toi et conserve-le comme une denrée rare, précieuse. Ne recherche que l’authenticité. Suis ton coeur et poursuis tes rêves.

(De quoi sont faits nos rêves?)

Je voudrais jouer du Shakespeare sur une grande scène. Ecrire des poèmes en prose et découvrir des pays inconnus. Vivre dans le monde et effleurer l’Invisible. N’y a-t-il pas un monde où je pourrais réaliser mes rêves? …

« We are such stuff as dreams are made on; and our little life is rounded with a sleep. » William S.

(…)

Il pleut et les gouttes de pluie glissent sur la vitre, elles se chassent. Quand j’étais petite, j’imaginais qu’elles se recherchaient pour partir loin de cette glace derrière laquelle je voyage. L’auto ronronne, je me blottis contre la porte.
L’endroit où j’aime le plus dormir, rêver, fantasmer, imaginer, c’est dans la voiture. Le bruit du vieux moteur me berce, et je tombe instantanément dans une douce torpeur. Le décor défile et je ne fais aucun mouvement. Je ferme les yeux tandis que les gouttes d’eau continuent leur ballet. On va partir jusqu’où?
J’ai la nostalgie du temps où je pouvais faire vivre n’importe quel objet et créer un décor rien que par ma volonté.
J’ai un goût âcre dans la bouche. J’ai peur des lendemains, je regrette mon passé. Misanthrope et en même temps philanthrope. Qu’est ce qui fait que je suis autant compliquée, dis, Maman? Je ne veux pas entrer dans le moule. Une existence parallèle, dans mon monde et avec ceux qui y vivent me convient tout à fait.

(…)

Ô Muse de ma Psyché!
Ô magnanime amante de mes nuits sans sommeil, ma Folie!
Ô ma Mie, douce gardienne des moissons cérébrales!
Douce Nymphe amoureuse et imaginaire, Impératrice de mon monde chimérique, tapi dans les recoins de mes souvenirs, dans les aspérités de mes pensées! Ô toi Imaginaire, mon amour… Laisse moi apprêter le monde de ta musique, de tes beautés! Permets-moi d’habiller les immeubles gris de tes couleurs chamarrhées et hétéroclites, laisse mon esprit vagabonder le long de tes sentiers boisés, se reposer à l’aune de tes clairières d’un vert tendre… Fais-les sourire, ces passants blafards, change les nuages en créatures fantastiques!
Qu’enfin les couleurs fabuleuses du soleil qui se lève sèment de la poudre de fées dans les coeurs de ceux qui ont oublié l’Enfant des Espoirs, éternel garde-fou de la moisissure du Vécu…
Apprends-moi à voler, ma Mie, et alors sauve ma Folie des arrhes, des accès de réalité meurtrière pour qu’encore et toujours je puisse rêver…

(Ô Muse… Comment avoir foi en l’avenir et construire de nouveau des mots barbelés sur un fil par centaines les yeux fixés sur une épée de Damoclès pendue par un fil d’arachnide au-dessus de nous?
Temps des cerises. Avenir. Lendemains qui chantent.
Déchanson des nuits passées à veiller. Morne torpeur des jours ensoleillés avec excès. Les jours filent et se ressemblent, et mon coeur Ubiquité oscille entre faim du vécu et Chanson pour les Disparus.
A quoi joue la Vie pour disposer de nos existences et les parsemer d’autant de dangers et de futilités avec autant d’ironie qu’un comique troupier?
Qu’est-ce qu’on fait, sur la Lune? Qu’est-ce qu’on peut faire? Pas encore prêt pour le Changement. Mes mots mangent mon Moi qui se momifie en magnat de la stratégie spéculative de l’échec. J’ai peur. Et avant d’être mis face à mon destin, j’accueille à bras ouverts les maux de tête/mots de tête des Nuits sans sommeil.
Pas encore prêt pour le changement. J’ai peur. Mais je ne peux le faire. Laissez-moi juste le temps d’éviter l’écueil des Vendus. )

Once I was a teenager – Entrée en scène

La scène est vide, mais plus pour longtemps. Contrastant avec le quasi-silence des coulisses, le public émet un brouhaha continu qui pourrait presque bercer le petit Monde. Les coulisses sont noires, c’est reposant. Le trac noue les entrailles, prend aux tripes. Tu aimes cette sensation. Etriquée dans ton costume, tu tentes de ne plus penser à rien. Le rideau est fermé, ceux qui doivent être placés le sont. Les coulisses sont minuscules. Tu t’y sens bien, à l’étroit. Tu t’y faufiles pour t’asseoir, entre une prise géante de couleur marron, une cale pour le pendrillon le plus proche et une chaise, sur laquelle sont posés un bonnet de nuit et un pyjama bleu clair. Tes yeux se ferment, et tu ressens tout de suite la plénitude qui te pénètre seulement dans les théâtres. Les yeux fermés, tu es loin. Ca y est, tu ne penses plus à rien. C’est dans ces moments-là que tu te sens le plus proche de toi-même. Tu comprends, à chaque fois, pendant ces infimes secondes, que tu es faite pour cela. Faire partie de ce monde, celui du jeu. Répéter inlassablement en recherchant la perfection, avoir le trac, jouer, jouer, jouer, jouer… User de ce jargon théâtral comme d’une formule magique. Incarner, imaginer, créer, recycler, penser, étudier, jouer, jouer, jouer, jouer… Respecter scrupuleusement les mille et unes superstitions des théâtres, par plaisir de connaître un univers sur le bout des doigts. Répéter, essayer, rater, recommencer, réussir, recréer, recommencer, créer, avoir le trac, voyager, côtoyer, rencontrer, expérimenter, jouer, jouer, jouer, jouer, jouer, …

Le technicien a éteint le parterre. Le public se tait peu à peu. Le rideau s’ouvre, à pas feutrés. Comme un chat. Un moment de rien, éternel, sur le qui-vive, se passe.

Puis ça commence.

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